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« Lart
occidental ne sait parler de sexe que sur un seul mode : la violence.
Il vaudrait mieux dire le viol ; lobsession de lart
occidental, c'est le viol ». Comme préliminaire à une
exposition dans le très vénérable Musée du Louvre, il faut avouer
que ça ne manque pas dun certaine audace : cette accroche, avec
cette répétition emphatique, ne souligne en effet rien de moins
quune première dans linstitution culturelle en France. Lon
sétait bien sûr habitué à voir exposer la création artistique
et le travail du peintre sous langle de la pulsion libidinale,
au-delà même de la simple métaphore de l énergie créatrice
: linstitution muséographique parlait de sexe. On se souvient de
Beaubourg il y quelques années déjà et de la grande thématique Masculin/féminin.
Mais Posséder et détruire, les stratégies sexuelles dans lart
dOccident traque aujourdhui la création et lartiste sous
langle dun érotisme régi par des rapports de coercition et se
situe résolument au cur de la différence, des différences,
sexuelle(s). Les artistes et obsessions de chacun y sont dévoilées
sous leurs enjeux de domination, jusquà la négation de lautre.
Artistes ici exclusivement masculins, il sagit alors - il va sans
dire - dune coercition exercée depuis la tyrannie masculine sur
lélément féminin. Violence, viol, agression, rapt de lhomme
sur la femme.
Le
commissaire, éminemment personnel au lieu dêtre simplement éminent,
a le mérite de ne cacher aucun de ses présupposés. Il les dénude,
comme il se livre absolument - exhibitionniste patenté et violent -
dans limpudeur dune étude qui refuse avant tout le couvert des
discours dhistorien dart, de médecin ou de psychanalyste. Par
delà les discours « institutionnels », Il nest alors
plus vu et regardé dans la sexualité que le ça qui sexprime, impérieux,
terroriste ; à lextrême de cette thèse ardemment défendue,
« ce que montre lart est moins le sexe même que le pouvoir ».
Dans
son Histoire de la sexualité, Michel Foucault contourne
lhypothèse répressive pour sattacher de front non pas à
linteraction des surveiller et punir, interdits et transgressions,
mais à lanalyse des discours sur la sexualité tels quils se
sont multipliés, diversifiés et extrêmement spécialisés depuis
lâge classique. Plutôt que de noter un tabou et une répression
de la sexualité propre à un imaginaire victorien, il stipule que les
trois derniers siècles dhistoire moderne nont fait au contraire
quhypertrophier les incitations à lexpression et la réflexion
de et sur la sexualité. « Un impératif
est posé : non pas seulement confesser les actes contraires à la
loi, mais chercher à faire de son désir, de tout son désir,
discours. » Ainsi au dix-huitième la confession est-elle
élevée en Europe au rang de prescription canonique, idéale dans ses
ressorts discursifs et ses visées pédagogiques. Ainsi laveu de
pratiques divergentes devient-il sous la médecine du XIXe lobjet
dune sollicitation scientifique systématique : toutes nos
représentations de la sexualité (normalité, différence, pratiques
déviantes) viennent de là. « Plutôt que
le souci uniforme de cacher le sexe, plutôt quune pudibonderie générale
du langage, ce qui marque nos trois derniers siècles, cest la variété,
cest la large dispersions des appareils quon a inventés pour en
parler, pour en faire parler, pour obtenir quil parle de lui-même
(...). Autour du sexe, toute une trame de mise en discours variées,
spécifiques et coercitives : une censure massive, depuis les décences
verbales imposées par lâge classique? Il sagit plutôt dune
incitation réglée et polymorphes des discours. »
Et jamais on naurait autant parlé de sexe, et dans une
aussi grande diversité de points de vue, au point que lensemble de
lorganisation sociale soit essentiellement régie par cet horizon
primordial : le sexe, le sexe, nous sommes des individus
fondamentalement désirants.
Régis
Michel, le commissaire de la présente exposition, a très
certainement du relire ce texte de Foucault et peut en tout cas très
simplement sinscrire dans le champ de cette réflexion. Plutôt que
de réduire la thèse défendue ici à une critique des discours
institutionnels sur lart et la sexualité, il est autrement plus fécond
de sen référer au discours élaboré et intégré par
linstitution muséographique : même si lexposition est une
première, elle sinscrit dans ce champ discursif-là, le Louvre
ayant permis quun de ses commissaires dexposition donne à voir
ce parcours subjectif mais également discursif.
Loin de cultiver les penchants plus ou moins avoués, plus ou moins
avouables des habitués des cabinets damateurs, et malgré une scénographie
intimiste et la succession des pièces toutes de noire enrobées, aux
dimensions intimes de Curiosa Camera, lexposition incite
avant tout à un regard critique. Et si lexposition nous invite
essentiellement à voir, il est paradoxalement impossible de regarder
en faisant abstraction du regard et du propos qui a assemblé ces uvres.
A lextrême, il se pourrait même quon ne retienne avant tout de
cette exposition, nonobstant certaine uvres connues - comme les études
pour les Odalisques dIngres, ou les études pour les Baigneuses,
daprès Matisse, de Picasso - les intentions et les discours
qui en auront infléchi la lecture particulière.
Outre en effet le parti-pris de violence et de discours sur la
coercition quaurait systématiquement revêtus lhistoire de
lart, on sattache surtout à découvrir une culture pétrie de
psychanalyse, nourrie de littérature, fervente des pensées
analogiques et créatrices au sens deleuzien du terme, comme la
philosophie selon sa définition est avant tout création de
concepts. Foucault, mais surtout Bataille, Reich, Derrida, Deleuze, on
sent poindre tous les grands théoriciens de la sexualité, en plus de
Lacan, Freud, Barthes. Genet, Sade, Balzac ou Artaud sont ardemment
cités également.
Malgré
cette débauche de références, on apprécie particulièrement
que lexposition, qui a donc été conçue pour donner à voir, se
construit dans un discours qui na rien duniversitaire. Les uvres
sont ainsi interprétées selon des modes de fonctionnement de
linconscient, depuis un point de vue très élaboré mais aux
antipodes de lérudition : lexposition fait avant tout le
pari dhypothèses et dune terminologie accessibles à tous.
Ainsi Ingres est-il présenté sous langle du voyeur et du fétichisme ;
Degas sous l'angle de lexhibitionnisme ; Artaud celui du
masochiste (le corps sans organes) ; ou Klein, et ses anthropométries
en bleu, selon langle dun monomane anthropophage. « Il
(Klein) met en pièces le corps féminin, répudiant les membres (féminité)
pour ne garder que le bloc (phallus). La femme pinceau des monochromes
est une femme-tronc. » Et, autrement plus percutant -
peut-être à cause de la distance qui nous sépare et des
constructions historiques et culturelles qui les nimbent
traditionnellement - ce parti-pris de révéler le travail des
peintres au regard de leurs obsessions propres sapplique également
avec la même fécondité aux figures « intouchables » de
lhistoire de lart. Il faut voir le David des Sabines, peintre pédophile ;
Géricault, et son culte saphique ; ou Delacroix, dans la
froideur de son masochisme. Greuze est-il ainsi donné pour le
contemporain, non pas de Voltaire et de Diderot, mais de Sade, et le
peintre de la famille dêtre alors dévoilé comme le peintre de
linceste : le père y est décrit comme un personnage
grabataire, coercitif, ivrogne, libidineux, loin, très loin des
images dEpinal. Il faut encore et surtout voir Michel-Ange, donné
pour ce que tout individu ou groupe damis se dit par devers soi ;
Gros bras, pectoraux dacier, cuisse de même : les nus
masculins de Michel-Ange, dont le propre est d« annexer la féminité
dans ce monopole viril de la représentation », ont alors tout
de « Hercules de foire bodybuildés ».
Par
delà la crudité et l« obscénité » du propos, le
plus intéressant dans cette exposition aura donc été, vous
laurez compris, cette propension à rendre accessible de nouvelles
voix dans le champ vaste des discours sociaux et institutionnels sur
la sexualité, et cela à laune de l « incitation réglée
et polymorphes des discours » définie par Foucault.
Et quelque soit la thèse et ses présupposés, ses tenants et
ses aboutissants, lexposition a à sa manière ce mérite rare
douvrir sur le ça, la Chose, et ce, non sans intégrer les plus fécondes
problématiques relatives à laltérité fondatrice, et également
conflictuelle, du masculin-féminin.
A.J
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