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Posséder et détruire, 
les stratégies sexuelles dans l’art d’Occident

Musée du Louvre, jusqu'au 10 juillet]


« L’art occidental ne sait parler de sexe que sur un seul mode : la violence. Il vaudrait mieux dire le viol ; l’obsession de l’art occidental, c'est le viol ». Comme préliminaire à une exposition dans le très vénérable Musée du Louvre, il faut avouer que ça ne manque pas d’un certaine audace : cette accroche, avec cette répétition emphatique, ne souligne en effet rien de moins qu’une première dans l’institution culturelle en France. L’on s’était bien sûr habitué à voir exposer la création artistique et le travail du peintre sous l’angle de la pulsion libidinale, au-delà même de la simple métaphore de l ’énergie créatrice : l’institution muséographique parlait de sexe. On se souvient de Beaubourg il y quelques années déjà et de la grande thématique Masculin/féminin. Mais Posséder et détruire, les stratégies sexuelles dans l’art d’Occident traque aujourd’hui la création et l’artiste sous l’angle d’un érotisme régi par des rapports de coercition et se situe résolument au cœur de la différence, des différences, sexuelle(s). Les artistes et obsessions de chacun y sont dévoilées sous leurs enjeux de domination, jusqu’à la négation de l’autre. Artistes ici exclusivement masculins, il s’agit alors - il va sans dire - d’une coercition exercée depuis la tyrannie masculine sur l’élément féminin. Violence, viol, agression, rapt de l’homme sur la femme.

Le commissaire, éminemment personnel au lieu d’être simplement éminent, a le mérite de ne cacher aucun de ses présupposés. Il les dénude, comme il se livre absolument - exhibitionniste patenté et violent - dans l’impudeur d’une étude qui refuse avant tout le couvert des discours d’historien d’art, de médecin ou de psychanalyste. Par delà les discours « institutionnels », Il n’est alors plus vu et regardé dans la sexualité que le ça qui s’exprime, impérieux, terroriste ; à l’extrême de cette thèse ardemment défendue, « ce que montre l’art est moins le sexe même que le pouvoir ». 

Dans son Histoire de la sexualité, Michel Foucault contourne l’hypothèse répressive pour s’attacher de front non pas à l’interaction des surveiller et punir, interdits et transgressions, mais à l’analyse des discours sur la sexualité tels qu’ils se sont multipliés, diversifiés et extrêmement spécialisés depuis l’âge classique. Plutôt que de noter un tabou et une répression de la sexualité propre à un imaginaire victorien, il stipule que les trois derniers siècles d’histoire moderne n’ont fait au contraire qu’hypertrophier les incitations à l’expression et la réflexion de et sur la sexualité. « Un impératif est posé : non pas seulement confesser les actes contraires à la loi, mais chercher à faire de son désir, de tout son désir, discours. » Ainsi au dix-huitième la confession est-elle élevée en Europe au rang de prescription canonique, idéale dans ses ressorts discursifs et ses visées pédagogiques. Ainsi l’aveu de pratiques divergentes devient-il sous la médecine du XIXe l’objet d’une sollicitation scientifique systématique : toutes nos représentations de la sexualité (normalité, différence, pratiques déviantes) viennent de là. « Plutôt que le souci uniforme de cacher le sexe, plutôt qu’une pudibonderie générale du langage, ce qui marque nos trois derniers siècles, c’est la variété, c’est la large dispersions des appareils qu’on a inventés pour en parler, pour en faire parler, pour obtenir qu’il parle de lui-même (...). Autour du sexe, toute une trame de mise en discours variées, spécifiques et coercitives : une censure massive, depuis les décences verbales imposées par l’âge classique? Il s’agit plutôt d’une incitation réglée et polymorphes des discours. » Et jamais on n’aurait autant parlé de sexe, et dans une aussi grande diversité de points de vue, au point que l’ensemble de l’organisation sociale soit essentiellement régie par cet horizon primordial : le sexe, le sexe, nous sommes des individus fondamentalement désirants.

Régis Michel, le commissaire de la présente exposition, a très certainement du relire ce texte de Foucault et peut en tout cas très simplement s’inscrire dans le champ de cette réflexion. Plutôt que de réduire la thèse défendue ici à une critique des discours institutionnels sur l’art et la sexualité, il est autrement plus fécond de s’en référer au discours élaboré et intégré par l’institution muséographique : même si l’exposition est une première, elle s’inscrit dans ce champ discursif-là, le Louvre ayant permis qu’un de ses commissaires d’exposition donne à voir ce parcours subjectif mais également discursif. 

Loin de cultiver les penchants plus ou moins avoués, plus ou moins avouables des habitués des cabinets d’amateurs, et malgré une scénographie intimiste et la succession des pièces toutes de noire enrobées, aux dimensions intimes de Curiosa Camera, l’exposition incite avant tout à un regard critique. Et si l’exposition nous invite essentiellement à voir, il est paradoxalement impossible de regarder en faisant abstraction du regard et du propos qui a assemblé ces œuvres. A l’extrême, il se pourrait même qu’on ne retienne avant tout de cette exposition, nonobstant certaine œuvres connues - comme les études pour les Odalisques d’Ingres, ou les études pour les Baigneuses, d’après Matisse, de Picasso - les intentions et les discours qui en auront infléchi la lecture particulière. 
Outre en effet le parti-pris de violence et de discours sur la coercition qu’aurait systématiquement revêtus l’histoire de l’art, on s’attache surtout à découvrir une culture pétrie de psychanalyse, nourrie de littérature, fervente des pensées analogiques et créatrices – au sens deleuzien du terme, comme la philosophie selon sa définition est avant tout création de concepts. Foucault, mais surtout Bataille, Reich, Derrida, Deleuze, on sent poindre tous les grands théoriciens de la sexualité, en plus de Lacan, Freud, Barthes. Genet, Sade, Balzac ou Artaud sont ardemment cités également.

Malgré cette débauche de références, on apprécie particulièrement que l’exposition, qui a donc été conçue pour donner à voir, se construit dans un discours qui n’a rien d’universitaire. Les œuvres sont ainsi interprétées selon des modes de fonctionnement de l’inconscient, depuis un point de vue très élaboré mais aux antipodes de l’érudition : l’exposition fait avant tout le pari d’hypothèses et d’une terminologie accessibles à tous. Ainsi Ingres est-il présenté sous l’angle du voyeur et du fétichisme ; Degas sous l'angle de l’exhibitionnisme ; Artaud celui du masochiste (le corps sans organes) ; ou Klein, et ses anthropométries en bleu, selon l’angle d’un monomane anthropophage. « Il (Klein) met en pièces le corps féminin, répudiant les membres (féminité) pour ne garder que le bloc (phallus). La femme pinceau des monochromes est une femme-tronc. » Et, autrement plus percutant - peut-être à cause de la distance qui nous sépare et des constructions historiques et culturelles qui les nimbent traditionnellement - ce parti-pris de révéler le travail des peintres au regard de leurs obsessions propres s’applique également avec la même fécondité aux figures « intouchables » de l’histoire de l’art. Il faut voir le David des Sabines, peintre pédophile ; Géricault, et son culte saphique ; ou Delacroix, dans la froideur de son masochisme. Greuze est-il ainsi donné pour le contemporain, non pas de Voltaire et de Diderot, mais de Sade, et le peintre de la famille d’être alors dévoilé comme le peintre de l’inceste : le père y est décrit comme un personnage grabataire, coercitif, ivrogne, libidineux, loin, très loin des images d’Epinal. Il faut encore et surtout voir Michel-Ange, donné pour ce que tout individu ou groupe d’amis se dit par devers soi ; Gros bras, pectoraux d’acier, cuisse de même : les nus masculins de Michel-Ange, dont le propre est d’« annexer la féminité dans ce monopole viril de la représentation », ont alors tout de « Hercules de foire bodybuildés ».

Par delà la crudité et l’« obscénité » du propos, le plus intéressant dans cette exposition aura donc été, vous l‘aurez compris, cette propension à rendre accessible de nouvelles voix dans le champ vaste des discours sociaux et institutionnels sur la sexualité, et cela à l’aune de l’ « incitation réglée et polymorphes des discours » définie par Foucault.  Et quelque soit la thèse et ses présupposés, ses tenants et ses aboutissants, l’exposition a à sa manière ce mérite rare d’ouvrir sur le ça, la Chose, et ce, non sans intégrer les plus fécondes problématiques relatives à l’altérité fondatrice, et également conflictuelle, du masculin-féminin.

A.J

Posséder et détruire, les stratégies sexuelles dans l’art d’Occident
Du 14 avril au 10 juillet 2000 
Hall Napoléon, Musée du Louvre
9h-18h ts les jours sf mardi. Nocturne le mercredi jusqu’à 21h45.
Tarif : 30 F (4,57 E).
Donne également accès à l'exposition "L'empire du
Temps". Accès libre pour les moins de 18 ans, les titulaires de cartes Louvre jeunes ou Amis du Louvre et les chômeurs.  

Tel : 01 40 20 51 51
Métro Palais Royal/ Louvre.
Plus d'infos sur le site du Musée du Louvre

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