expos

 

Fondation Cartier jusqu'au 4 février 2001

90's diary - Centre national de la Photographie Bernard Piffaretti - 1998 - Acrylique sur toile - © ADAGP
Reflexions sur le temps
Thomas Demand & Bernard Piffaretti


En ces temps de changement, de bouleversement du calendrier, de passage symbolique, il serait de bon ton de faire un détour par la Fondation Cartier. Dans cet édifice de verre, où viennent s'abriter les manifestations notoires de la sacro-sainte création contemporaine, sont accueillies jusqu'au 4 février des œuvres du photographe allemand Thomas Demand et du peintre français Bernard Piffaretti. Deux artistes plasticiens qui, au cœur d'une recherche très personnelle, interrogent le temps chacun à sa manière.

La toile est coupée en deux par un trait vertical. De chaque côté, un motif et sa réplique. A l'identique. La peinture est abordée comme étant ni plus ni moins l'acte de peindre. Un geste. Un trait. Elle représente le temps que prend ce geste, la durée où s'installe le trait. D'un côté (sans qu'on sache lequel bien sûr) le trait né de la pulsion, qui impose son mystère, de l'autre la copie, le geste mécanique. Deux temps de la création qui se confrontent, se donnent sens mutuellement. L'un surgit d'un inconscient par définition obscur, inexplicable, l'autre du travail de l'artiste, de sa capacité à restituer ce temps. Qu'est-ce que peindre… Reproduire ? Imaginer ? Qu'est-ce que l'art ?

Bernard Piffaretti "peint la peinture", selon sa propre expression. Depuis une vingtaine d'années, sa méthode de travail est basée sur la duplication. Son investigation : celle du temps. L'exposition réunit une quarantaine de toiles réalisées entre 1998 et 2000, sous le titre "Va et vient, Come and Go". Le processus de création est minutieusement décortiqué et questionné. La réponse est énigmatique. Le résultat d'une œuvre d'art est le fruit d'un long travail dans le temps. Le geste est répété à l'infini, à la recherche de la première pulsion, celle de la création proprement dite. Piffaretti crée, c'est son rôle d'artiste, mais il observe, analyse chacun de ses gestes tel un chercheur qui voudrait rationaliser et maîtriser même cela : ce moment indéfinissable où naît la création. En contrepoids à ses toiles, et comme pour mieux appuyer son propos, le peintre présente une série de dessins réalisés après les tableaux, sortes d'esquisses après coup, et qui sont pour nous les croquis de sa recherche.

Thomas Demand était sculpteur avant de s'intéresser de très près à la photographie. Il occupe une place tout à fait particulière dans la création contemporaine. La photographie lui sert à garder la trace de maquettes en papier qu'il élabore dans le seul but de les photographier. "Un travail hybride entre la peinture et la sculpture, utilisant différents médiums en conjonction avec un élément narratif". Il représente des lieux vides, où on sent très nettement la présence/absence de l'homme ; des lieux désertés où l'histoire s'est arrêtée. Le temps est suspendu, stoppé net par quelque chose qui l'aurait figé pour l'éternité (la photographie ?). L'artiste recrée la valeur du document historique, de l'archive en stigmatisant au maximum la représentation de la réalité. En reconstruisant très minutieusement des images familières du monde (bureau, salle de photocopieuses, terrasse de restaurant, fenêtre avec rideaux…), Thomas Demand joue avec le temps et la mémoire. Il a reconstitué par exemple l'atelier où travaillait Jackson Pollock à la fin de sa vie. L'hyperréalisme créé un sentiment de transcendance. L'image est interrogée. Quelle valeur lui accorde-t-on ? Elle représente fidèlement l'atelier, en recréant au mieux l'atmosphère de ce lieu, mais elle n'est pas l'image de l'atelier. L'artiste lance ainsi une réflexion sur le statut de l'image et son pouvoir d'illusion, de magie.

Pas facile d'accès, ces deux penseurs-créateurs contemporains. Il faut prendre le temps (justement) de réfléchir à leur démarche, de comprendre leur message. De découvrir dans quel espace temporel ils évoluent. Dans quel monde leur esprit voyage. Et s'ouvrent alors de nouvelles pistes de réflexion, d'investigation, sur la création et sur la représentation de nous-mêmes. Car le troisième millénaire, la fin d'un siècle, d'une époque, d'un monde, tout ça n'est finalement qu'une affaire de calendrier. La réalité change avant tout suivant le point d'où on la regarde.

Chrystel Jubien

Thomas Demand & Bernard Piffaretti
Reflexions sur le temps

Exposition à la Fondation Cartier jusqu'au 4 février 2001
261 boulevard Raspail, 75014 Paris
Métro Raspail ou Denfert-Rochereau
Tel. 01 42 18 56 51

Tous les jours, sauf le lundi, de 12h à 20h
tarif : 30F/20F.

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