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En ces temps de changement, de bouleversement du calendrier,
de passage symbolique, il serait de bon ton de faire un détour
par la Fondation Cartier. Dans cet édifice de verre, où viennent
s'abriter les manifestations notoires de la sacro-sainte création
contemporaine, sont accueillies jusqu'au 4 février des œuvres
du photographe allemand Thomas Demand et du peintre français
Bernard Piffaretti. Deux artistes plasticiens qui, au cœur d'une
recherche très personnelle, interrogent le temps chacun à sa
manière.
La toile est coupée en deux par un trait vertical. De chaque
côté, un motif et sa réplique. A l'identique. La peinture est
abordée comme étant ni plus ni moins l'acte de peindre. Un geste.
Un trait. Elle représente le temps que prend ce geste, la durée
où s'installe le trait. D'un côté (sans qu'on sache lequel bien
sûr) le trait né de la pulsion, qui impose son mystère, de l'autre
la copie, le geste mécanique. Deux temps de la création qui
se confrontent, se donnent sens mutuellement. L'un surgit d'un
inconscient par définition obscur, inexplicable, l'autre du
travail de l'artiste, de sa capacité à restituer ce temps. Qu'est-ce
que peindre… Reproduire ? Imaginer ? Qu'est-ce que l'art ?
Bernard Piffaretti "peint la peinture", selon sa propre expression.
Depuis une vingtaine d'années, sa méthode de travail est basée
sur la duplication. Son investigation : celle du temps. L'exposition
réunit une quarantaine de toiles réalisées entre 1998 et 2000,
sous le titre "Va et vient, Come and Go". Le processus de création
est minutieusement décortiqué et questionné. La réponse est
énigmatique. Le résultat d'une œuvre d'art est le fruit d'un
long travail dans le temps. Le geste est répété à l'infini,
à la recherche de la première pulsion, celle de la création
proprement dite. Piffaretti crée, c'est son rôle d'artiste,
mais il observe, analyse chacun de ses gestes tel un chercheur
qui voudrait rationaliser et maîtriser même cela : ce moment
indéfinissable où naît la création. En contrepoids à ses toiles,
et comme pour mieux appuyer son propos, le peintre présente
une série de dessins réalisés après les tableaux, sortes d'esquisses
après coup, et qui sont pour nous les croquis de sa recherche.
Thomas Demand était sculpteur avant de s'intéresser de très
près à la photographie. Il occupe une place tout à fait particulière
dans la création contemporaine. La photographie lui sert à garder
la trace de maquettes en papier qu'il élabore dans le seul but
de les photographier. "Un travail hybride entre la peinture
et la sculpture, utilisant différents médiums en conjonction
avec un élément narratif". Il représente des lieux vides, où
on sent très nettement la présence/absence de l'homme ;
des lieux désertés où l'histoire s'est arrêtée. Le temps est
suspendu, stoppé net par quelque chose qui l'aurait figé pour
l'éternité (la photographie ?). L'artiste recrée la valeur du
document historique, de l'archive en stigmatisant au maximum
la représentation de la réalité. En reconstruisant très minutieusement
des images familières du monde (bureau, salle de photocopieuses,
terrasse de restaurant, fenêtre avec rideaux…), Thomas Demand
joue avec le temps et la mémoire. Il a reconstitué par exemple
l'atelier où travaillait Jackson Pollock à la fin de sa vie.
L'hyperréalisme créé un sentiment de transcendance. L'image
est interrogée. Quelle valeur lui accorde-t-on ? Elle représente
fidèlement l'atelier, en recréant au mieux l'atmosphère de ce
lieu, mais elle n'est pas l'image de l'atelier. L'artiste lance
ainsi une réflexion sur le statut de l'image et son pouvoir
d'illusion, de magie.
Pas facile d'accès, ces deux penseurs-créateurs contemporains.
Il faut prendre le temps (justement) de réfléchir à leur démarche,
de comprendre leur message. De découvrir dans quel espace temporel
ils évoluent. Dans quel monde leur esprit voyage. Et s'ouvrent
alors de nouvelles pistes de réflexion, d'investigation, sur
la création et sur la représentation de nous-mêmes. Car le troisième
millénaire, la fin d'un siècle, d'une époque, d'un monde, tout
ça n'est finalement qu'une affaire de calendrier. La réalité
change avant tout suivant le point d'où on la regarde.
Chrystel
Jubien
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