Il y a Làszlo Moholy-Nagy, figure emblématique du Bauhaus
puis du New Bauhaus de Chicago ; Moholy-Nagy en qui "flotte
l'âme d'un monde nouveau", selon le poète Gyula Juhàsz. Il
y a Robert Capa, dont l'œil "a chroniqué"
les grands événements du XXème siècle. Il y a Brassaï
et André Kertész. Ou bien encore Dezo Hoffmann. Lucien Hervé
aussi. Et "l'art de Martin Munkacsi, comme la vie. Rayonnante"
(Richard Avedon). Pour emprunter à Kàroly Kincses le titre
de l'un de ses livres, ce sont là des photographes "Made in
Hungary". Tous ont immortalisé sur la pellicule des moments
uniques. Eux-mêmes sont désormais des classiques. Des incontournables.
Eux, ce sont surtout, pour nous qui les connaissons, les exilés,
les expatriés. Ceux qui ont acquis leur renommée loin de Hongrie.
Sans eux, la photographie hongroise ne serait plus la même.
Mais comme le prouve l'exposition organisée par le musée de
la Vie romantique, d'autres photographes, méconnus du grand
public, participent de cette fécondité hongroise. Cette exposition
fait donc résonner les noms et les images d'une douzaine de
photographes qui n'ont pas moins de talent que leurs compatriotes
exilés.
Il
y a Rudolf Balogh, l'un des créateurs du "style hongrois",
reporter dans les années 20 au journal Pesti Naplo avant de
devenir, en 1930, la tête de file de la revue L'Actualité
photographique. Il y a "la plus douée des photographes qui
ont débuté avec le siècle" - c'est ainsi que Csilla E. Csorba
désignait Olga Màté, collaboratrice, à partir de 1911, de
la revue spécialisée A Fény ("La lumière") et dont la technique
s'est épanouie au contact de Rudolf Dührkoop à Berlin. Olga
Màté justement ; datant de 1920 et de 1922, "Portrait
d'enfant nu" et "Nu de dos" révèlent un œil
sensible et un désir d'épurer les lignes du corps. Baignant
dans une lumière ouatée, le "Nu agenouillé" de Jacques
Faix (1870-1950) témoigne, lui, d'un effacement progressif
de la frontière entre corps et lumière. Comme si cette frontière
s'estompait. S'évanouissait. Comme si la lumière venait doucement
mordre le corps. S'en emparer. Avec douceur.
Dans
sa série, "Dans le port d'Amsterdam" (1926) et "Dans
le port d'Anvers" (1926), Angelo, formé notamment chez
Reutlinger à Paris, chez Peters à Hambourg, applique à ses
paysages un traitement de l'étrange. Une plongée vers le nocturne,
qui est une forme de l'étrange. De l'étrangeté aussi. Le réel
n'est plus identifié. Mais comme dissipé dans la brume. Les
vues des alentours du port du Danube de Jozsef Schermann (1886-1967)
sont caractéristiques elles aussi de cette même préoccupation
: que l'image ne soit pas une copie du réel. Redonner à la
réalité sa part de mystère. S'exprime ainsi un même souci
d'aller contre "la pâle reproduction du réel". De mettre le
réel à distance.
La
lumière du matin (1928), captée par Ivan Vydarény, n'est pas
moins étrange, bien que d'une étrangeté différente. Cette
lumière éblouissante, aveuglante, découpe les formes d'une
silhouette, une femme ou un homme, l'on ne sait. Le trop-plein
de lumière envahit le cadre jusqu'à faire disparaître les
traits du visage, ramenant le corps à l'anonymat. Le corps
est, dirait-on, comme porté par cette lumière diaphane. De
"Tziganes" (1925) d'Istvàn Kerny ressort une toute
autre impression. Celle d'avoir quitté le domaine photographique.
On dirait presque en effet que "Tziganes" est un
dessin exécuté au fusain. On appréciera également, parmi d'autres,
le portrait du peintre Béla Uitz par Dénès Ronaï, successivement
retoucheur chez Nadar puis opérateur chez les Frères Lumière
à Lyon. Quant à son cousin, Aladàr Székely, il livre une étonnante
série de portraits du poète Endre Ady, connu pour ses fameux
"Poèmes nouveaux".
Jozcef
Pécsi est encore plus déconcertant. Celui qui fut rédacteur
en chef de la revue Magyar Fotogràfia occupe une place à part
dans cette exposition. Pour cette raison que les fragments
de son œuvre réunis ici annoncent, sans pour autant rejeter
totalement l'influence pictorialiste, le visage du modernisme.
Sous couleur d'explorer d'autres formes, d'autres techniques,
Jozcef Pécsi est pour ainsi dire un passeur de formes, s'exprimant
aussi bien dans l'art du portrait que dans la photo publicitaire.
De
Rudolf Balogh et Olga Màté à Angelo, on passe donc d'un certain
refus du réel vers une réappropriation de l'objet et du sujet
que favorisent des procédés novateurs. Héritiers d'une lignée
post-romantique, photographes aspirant comme Rudolf Balogh
"à la clarté, à la lumière, au naturel", ou bien encore acquis
à la Nouvelle Objectivité, cette douzaine de photographes
ramenés sur le devant de la scène par cette exposition a le
mérite de restituer les sensibilités de cinquante années de
création visuelle. Une occasion pour nous de découvrir ces
enfants méconnus de Budapest.
Anthony
Dufraisse
A
lire : " Photographes Made in Hungary " de Kàrocly Kincess.
Editions Actes Sud / Motta, 1998.
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