Images d'une ville où la politique construit l'urbain
Le
musée Albert Kahn présente, en collaboration avec le musée
de Pékin, quatre-vingt trois autochromes et stéréoscopiques
en noir et blanc. Réalisés à Pékin, entre 1909 et 1913, par
les photographes envoyés en mission par le célèbre mécène,
ils devaient figurer l'évolution de cette ville à la veille
et après les débuts de la République, derniers événements
qui marquèrent un renouveau de l'urbanisation de Pékin.
L'ambition
de Albert Kahn pourrait sembler, encore aujourd'hui, démesurée
: constituer les "Archives de la planète". Banquier, philanthrope,
mécène, anthropologue ou/et idéaliste, Albert Kahn [1860-1940]
souhaitait pouvoir jeter les bases d'une paix universelle
en œuvrant pour la coopération et la communication internationale,
dans une acception certainement moderne en ce début de XXe
siècle. Il déploya ainsi une palette de projets : bourses
de voyages Autour du monde, Société Autour du monde, Comité
national d'études sociales et politiques, Centre de documentation,
publications périodiques, enfin les non moins ambitieuses
"Archives de la Planète".
C'est
à l'occasion d'un voyage en Asie, au début de l'année 1909,
qu'il initie ce projet. En route pour un voyage d'affaires
au Japon, il décide de s'arrêter en Chine, à Pékin. À cette
occasion, son chauffeur, Albert Dutertre, formé à la photographie
et à la cinématographie, commence, sur ses directives, à "fixer
une fois pour toutes les aspects pratiques et les modes de
l'activité humaine dont la disparition faible n'est qu'une
question de temps". Après ce premier voyage, il confit à Jean
Brunhes, un géographe, la direction scientifique du projet,
la coordination et la formation des différents opérateurs
qu'il a recrutés. Cette formation est technique bien entendu,
ceux-ci réalisent rapidement des autochromes - premier procédé
industriel de la photographie directe des couleurs commercialisé
par les frères Lumière dès 1907 - mais il s'agit surtout de
leurs apprendre à regarder : "ne voit pas qui veut" se plaisait
souvent à répéter Albert Kahn. Entre 1909 et 1931, le mécène
finança de nombreux reportages photographiques pour constituer
une bibliothèque d'images fixes et animées, les archives de
la mémoire de ces débuts du XXe siècle, comptent ainsi 72.000
autochromes et 170.000 mètres de films.

De
Pékin, les opérateurs envoyés par Albert Kahn, comme Albert
Dutertre et Stéphane Passet ramènent des "instantanés" aux
formes quelque peu "floutées" par la lassitude de ceux qui
y figurent moins posément que les auteurs de ces images l'auraient
souhaité. Ils sont avant toute chose les conteurs d'un espace
et d'un temps en profonde mutation : Pékin entre 1909 et 1913,
fin de la dynastie Qing et débuts de la République qui vient
modifier la structure urbaine de la capitale. Pékin se déploie
de part et d'autre d'un axe nord-sud commençant à Yongdingmen
["Porte de la stabilité éternelle"] et se terminant à Zhonghon
["Tour de la cloche"]. L'avènement de la République, instituée
le 30 décembre 1911, par Sun Yat-Sen, vient modifier la structure
de la ville héritée des dynasties qui l'avaient précédée.
L'évolution
de la structure de la ville témoigne bien de ces temps de
ruptures politiques. Sous la dynastie Qing [1644-1911], il
fallait distinguer la ville intérieure, "la ville tartare",
abritant la cité interdite et la cité impériale, de la ville
extérieure dite "chinoise". Les nombreuses enceintes et ouvrages
défensifs qui les séparaient l'une de l'autre devaient figurer
la séparation entre les lieux distincts de résidence de l'empereur,
des membres de sa famille et des dignitaires qui l'entouraient
du reste de la population. Des voyages effectués à Pékin en
1909, Albert Dutertre et Jacques Gachet, un autre de ces opérateurs,
rapportent de nombreux clichés qui l'illustrent. Images de
la "ville tartare", comme "Xiang feilon", le "Pavillon de
la favorite parfumée" sur Xichanganjie, la "Rue de la paix
éternelle, tronçon ouest" [négatif noir et blanc, 4,5 x 10,7
cm, A. Dutertre, janvier 1909], de ses portes comme "Dagingmen",
la "Porte de la grande pureté" [Vue rapprochée, négatif stereo,
noir et blanc, 4,5 x10,7 cm, A. Dutertre, janvier 1909] ou
"Andingmen", la "Porte de la stabilité sereine" [négatif stereo,
noir et blanc, 4,5 x10,7 cm, A.Dutertre, janvier 1909]. On
découvre aussi les images des costumes traditionnels, le dos
aux cheveux nattés d' "un jeune chinois portant une ombrelle
sur le Datongqiao, le pont de la communication aisée", près
de Dongbiamen, la porte commode de l'est [Autochrome, 9 x
12 cm, S. Passet, 23 juin 1912], l'habitat traditionnel de
Pékin constitué de "siyeynan", des maisons construites sur
un axe sud-nord constituées de quatre corps de bâtiments entourant
une cour centrale. On serpente dans ces petites rues, si caractéristiques,
les "butong" parcourues par une multitude de petits marchands.
Les clichés saisis par Stéphane Passet en 1912 et en 1913,
reviennent sur tous ces us et coutumes et figurent, image
après image, les évolutions en cours, la disparition progressive
des "butong", l'évolution des moyens de transports, qui doivent
permettre une meilleure circulation des personnes et des marchandises.
Ils marquent ainsi dans les esprits les débuts de la République,
traduction d'une autre appréhension de l'homme dans un espace
urbain modifié.
Il
y a au-delà de l'ambition d'Albert Khan, et des témoignages
sur l'évolution d'une ville oscillant entre urbanisation et
politique, la poésie des objets photographiques que sont les
autochromes et les plaques stéréoscopiques ici exposées. Grâce
à des lunettes spéciales, fournies à l'entrée, il est possible
de voir en relief ces images, retrouvant ainsi l'illusion
de la permanence de la vie qui devait alors habiter Pékin,
il y a presque un siècle de cela.
Claudia
Mélin
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