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La place qu'occupe Vaslav Nijinski dans l'histoire de la danse n'est assurément pas usurpée. Etoile des Ballets russes dès 1908, chorégraphe révolutionnaire de
l'Après-midi d'un faune qui préfigure le cubisme et du Sacre du
printemps, Nijinski a marqué à jamais la danse de son sceau. De 1909 à 1911, il est littéralement idolâtré dans
Le Festin, Petrouchka, Narcisse ou le Spectre de la
rose. "Ce n'était plus un humain (...), c'était un souffle aromatique, c'était vraiment l'ombre de la rose, du vertige, du songe et du sommeil", lit-on dans la Revue musicale sous la plume d'Anna de Noailles en 1930.
Nijinski était un homme avide de briser les canons de la danse et c'est en sa qualité de moderne qu'il marque les esprits au même titre par exemple que Loïe Fuller ou Isadora Duncan. Dans les cercles mondains, on admire celui qu'on surnomme "le dieu de la danse". Jean Cocteau s'amourache du danseur au détour d'une représentation, Auguste Rodin, fasciné, célèbre celui "qui possède à la fois l'acquis et le don" tandis que Hugo von Hofmannsthal salue le créateur débordant d'idées, celui qui "allie le mime et la poésie".
Pour le cinquantième anniversaire de la mort du danseur originaire de Kiev, le Musée d'Orsay a réuni des pièces inédites grâce à la collection du danseur et chorégraphe du Ballet de Hambourg, John Neumeier. Que ce soit en Apollon couronné ou en Dyonisos asexué, que ce soit en ange à l'aura bestiale ou en démon à la grâce féline, que ce soit en éphèbe insouciant ou en dieu grec, que ce soit en odalisque ou en sylphide à la taille fine, Nijinski, on l'aura compris, n'est jamais le même. "Si je m'appesantis, je suis perdu", aurait-il pu dire avec le moraliste Joubert. Et c'est pourquoi, tour à tour, de Léon Bakst à Modigliani, de Léo Rauth à Oskar Kokoschka, de Valentine Hugo à Aristide Maillol en passant par Emile-Antoine Bourdelle, Klimt et Gross, nous ne pouvons le saisir : au mieux devine-t-on qu'il est justement inssaisissable, qu'il est, pour reprendre le mot de son épouse Romola, "comme un magicien, il nous donnait l'illusion de flotter" au-dessus des êtres.
Virtuose jusqu'au bout des ongles, Nijinski fut, le temps d'une pose, le temps de quelques coups de crayons, le modèle envoûtant de bon nombre d'artistes du début du siècle.
Dans Le Crépuscule des idoles, Nietzsche écrivait : "Sans la musique, la vie serait une erreur". Nijinski n'aurait-il pas pu dire la même chose à ce détail près : "Sans la danse, la vie serait une
erreur". Il écrira dans ses Cahiers "qu'une étoile clignotante c'est la vie, et qu'une étoile qui ne clignote pas c'est la mort". Jolie métaphore de son existence.
Sur l'échiquier de la vie, le dieu de la danse est mort, aux trois quarts fous. La mort est venue le saisir à l'improviste, un soir de 1950 à Londres. Son étoile s'en est allée pâlir, doucement, à l'ombre d'un cimetière mais son magnétisme ne cesse d'agir sur nous.
Anthony
Dufraisse
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