Fondée par Cartier-Bresson et Capa, dans les années trente, lagence Magnum
est aujourdhui une des agences les plus prestigieuses du monde. On comprend
laffluence du public et lexposition, qui se tient encore jusquau 13 mai
à la Bibliothèque Nationale, rue Richelieu, est une incontestable réussite. Koudelka,
Depardon, Martine Parr, James Natchtwey, Bruno Barbey, Martin Parr, Pinkhasson. La liste
de noms est impressionnante et ne saurait tenir ici.
Magnum et La Bibliothèque nationale profitaient du tournant du
siècle pour tenter de dresser un bilan croisé, forcément provisoire, de létat de
la photographie ; Il sagit bien sûr dessais " sur le
monde " et lobjet primordial est bien de rendre compte des réalités
politiques, humaines, sociales des cinq continents de ces dix dernières années, mais il
est impossible de faire abstraction dans cette visite du regard porté par les
photographes. Il sagit toujours d" essais " sur le monde,
avec cela de subjectif et dhasardeux que lessai implique, avec cela de morale
et déthique. En montrant des approches très différentes, jusquà des
recherches esthétiques qui construisent très explicitement le réel -
jusquà le fictionnaliser - lexposition ne cesse dinterroger notre
perception de limage : ainsi, en matière de photographie, la focale, le
cadrage, la composition, les possibilités de la couleurs ou du noir et blanc, en un mot
le point de vue, ne peuvent être ignorés ; à chaque image, parce que la distance
par rapport à lobjet photographié, son inscription dans tel ou tel champ de
réalité la motivent autant que le choix simple du sujet, il faut se demander rapidement
: Quest-ce qui est regardé? et Comment cela est-il montré ? Pourquoi?
Lexposition se décompose en trois temps, trois parcours : à la
persistance des rituels
à un niveau planétaire, rituels pris dans un sens purement ethnographique qui vont de la
pèche sur les côtes atlantiques européennes, jusquà léducation des
enfants lama au Tibet, et qui montre la stabilité des structures et des modes de vie mais
interroge aussi la pérennité de ces héritages traditionnels, correspond un bilan
beaucoup plus meurtri.
Intitulé Chroniques
du chaos, la seconde partie dresse le panorama des conflits et guerres qui ont sans
répit morcelé lapparente stabilité de laprès-guerre froide : les
avancées de la paix au Proche-Orient, en Afrique du Sud et en Irlande, dans
lextrême tension que lon sait, ont été contrebalancées par des guerres
majeures en Europe, en Afrique et en Asie : Guerre du Golfe, Afghanistan, Algérie,
Rwanda, Ex-Yougoslavie, Tchétchénie, Bosnie, Kosovo. Des millions de personnes ont été
tuées, dans des visées parfois purement et simplement génocidaires ; sans parler
des militaires, les populations civiles ont subi sévices, tortures et massacres ;
elles sont des dizaines de millions de personnes à avoir été, privées de leurs biens,
arrachées à leur vie et contraintes dans lexode à une extrême misère, à vivre
dans la privation de leurs droits fondamentaux, dans la peur et linsécurité
permanente.
La troisième partie de lexposition revient à une approche plus légère du monde,
via les esthétiques
du quotidien.
Plus que des images filmées, les photographies ont cette
force de témoignage qui oblige à un arrêt décisif, à une compréhension intense de la
chose vue. Dans le flot des images dun film ou dun reportage, le temps de la
lecture nous est imposé : nulle liberté ne nous ait laissée. La photographie a cette
force quelle fixe, sans échappatoire possible, le sujet qui la regarde dans la
certitude absolue que " ça a été ", et ce pour la première fois de
lHistoire. Contrairement à la preuve écrite ou au témoignage de la transmission
orale, contrairement à la peinture, la photographie permet, de façon non plus logique ou
méthodologique mais purement expérimentale, " dattester que cela que je
vois, a bien été ". Barthes, pour le citer, évoque au début de la Chambre
claire le portait de Wiliam Gasby, par Avedon, incarnant " lessence de
lesclavage ". Il y revient plus loin et dit " (...) celui que je
vois là a été esclave : il certifie que lesclavage a existé, pas si loin
de nous ; et il le certifie, non par des témoignages historiques, mais par un ordre
nouveau de preuves, expérimentales et non plus induites(...). " Il en est ainsi
de même des images que nous montre lexposition, sans doute possible.
Pour ne prendre que deux exemples, nous pourrions citer le
portait intitulée " Hutu
libérée du camp de la mort ", 1994, de James Nachtwey. Si limage est
extrêmement violente, elle incarne à bien des égards, peut-être du fait du profil et
du regard qui ne nous prend pas directement à parti, lessence du génocide
rwandais ; 1, 5 millions de morts ; les civils hutus pris en chasse
systématiquement et assassinés à coups de machette, quand ils nétaient pas
simplement estropiés ; elle contient tout cela ; elle certifie en tout cas
lutilisation de ces armes, elle en atteste lusage effroyable. Il est une autre
image, de Paul Lowe, qui bien que différente, (il ne sagit pas dun portrait)
force la compréhension. Groznyï,
Tchétchénie, 1995. De la même manière que la photographie précédente,
limage atteste dune violence insoutenable, dune violence de guerre. Bien
quil ny ait nulle présence humaine, lorigine du sang ne fait aucun
doute ; il ne peut sagir dune scène de chasse, parce que nous savons :
Groznyï. Nulle présence humaine en effet, que ces funestes empreintes, que cette
inscription pourtant irréfutable et suffisante : mort sanglante, massacre il y a eu.
Les traces de sang, qui contrastent avec la blancheur de la neige, qui elle-même est
souillée par les traces de pas, signent, et certifient, seules, l'inommable.
A.J.
Bibliothèque
Nationale, rue Richelieu, Paris 4e. Jusqu'au 13 mai. |