William
Kentridge fait partie des artistes sud-africains les plus
connus dans le monde. Mais la reconnaissance internationale
dont il bénéficie ne date que de 1997, alors qu'il était connu
dans son propre pays dès les années 80. De plus, c'est un
sud-africain qui n'en est pas tout à fait un, dans le sens
où il est issu d'une famille aisée de juristes blancs, de
culture occidentale par conséquent. Kentridge le dit lui-même
: "Je suis conscient de la nature mixte de ce que je suis
: quelqu'un qui a des racines en Europe de l'Est, mais qui
a un siècle d'histoire en Afrique du Sud. En tant que blanc
de ma génération en Afrique du Sud, je n'ai appris aucune
langue africaine, si bien que je ne comprends pas les langues
vernaculaires des quatre cinquièmes de la population."
Ses œuvres restent néanmoins ancrées dans l'histoire de son
pays, faisant sans cesse référence à des notions d'égalité,
de justice, de responsabilité, bref, à toutes les questions
qu'ont généré la fin de l'apartheid.
Une
poétique de la précarité
William
Kentridge présente, au rez-de-chaussée de la galerie Marian
Goodman, une série de dessins au charbon, ceux-là même qui
ont servi à réaliser la vidéo intitulée "Medicine Chest" ("Armoire
à Pharmacie") présentée au sous-sol.
Ces dessins se répondent d'un mur à l'autre et sont de quatre
types : d'une part, des visages (une tête sans corps - un
autoportrait ?, cette même tête se mêlant à l'image du ventre
d'une femme…), des paysages, des natures mortes faisant référence,
selon l'artiste, à Chardin, mais aussi à Morandi et à Philippe
Guston, et enfin des phrases en majuscules tirées des
gros titres des journaux. Certains dessins sont divisés en
trois parties, dans le sens horizontal : pour les natures
mortes, cette tripartition devient une représentation des
étagères soutenant les objets.
La
vidéo "Medicine Chest" est le résultat de tous les dessins
que Kentridge a créés, mais aussi de toutes les étapes de
création de ces dessins, puisque l'artiste filme leur état
à un instant T, avant d'en effacer une partie ou d'en ajouter
une autre. Ainsi, chaque étape de création d'un dessin est
provisoire, et la vidéo sert à montrer les processus d'effacement
et de transformation infinis de l'œuvre, soulignant son caractère
précaire et posant par là-même la question du temps, donc
de la mort.
La technique utilisée par William Kentridge, tout en revigorant
une catégorie plutôt déconsidérée, à savoir le dessin, illustre
le processus de la mémoire qui efface ou fait apparaître diverses
images. Kentridge appelle cela "Stone Age filmmaking", du
cinéma préhistorique, qui évoque en effet les débuts du cinéma
muet.

William
Kentridge, Drawing for Medicine Chest, 2001
"Medicine
Chest" n'est pas réductible à une seule catégorie, puisqu'elle
mêle dessin, vidéo mais aussi installation : le film est projeté
dans un cadre ayant la forme d'une armoire à pharmacie dont
la porte serait entr'ouverte. De plus, l'image est accompagnée
d'une musique de P.Miller et P.Hindemith.
Une
dialectique de l'individu et de l'Histoire
Dans
ce film de Kentridge, comme dans d'autres (on peut penser
à "Weighing... and Wantin ", "Sleeping on Glass"), l'individu,
la société et son histoire se mêlent et se superposent. L'individu
est représenté dans son espace privé ; il y a des scènes
d'intérieur, des natures mortes ou encore l'image d'une baignoire.
D'autre part, on peut observer de vastes paysages où l'individu
qui s'y promène semble minuscule. Par flashs, des phrases
viennent entrecouper ces représentations ; ce sont des titres
de journaux qui font référence à l'actualité locale ou internationale,
que Kentridge a prélevé sur les murs de Johannesburg pendant
la création de cette vidéo.
Les films de Kentridge sont de véritables poèmes visuels mêlant
des références à l'espace et au temps, disposées en abîme,
et qui s'interrogent au fond sur l'essence de l'homme.

William
Kentridge, Vue de l'installation, Sleeping on Glass, 1999
Déjà,
"Sleeping on Glass", oeuvre présentée en 1999 à la villa Médicis
à Rome, montrait un personnage en cours d'éveil tentant de
rattraper des bribes de son rêve. "Weighing... and Wanting"
(1998) explorait la moralité sous tous ses angles, en mettant
en scène de manière allégorique les tensions entre oppresseurs
et oppressés sous l'apartheid.
Kentridge
et le théâtre
William
Kentridge s'intéresse également au théâtre, et ce depuis longtemps
; il est venu en France pour l'étudier en 1981-82. Il a mis
en scène plusieurs pièces mêlant film d'animation et document
historique, acteurs et marionnettes, dans un dialogue incessant
entre culture européenne et culture sud-africaine ("Faustus
in Africa" d'après Goethe, "Il Ritorno d'Ulisse" adaptation
de Monteverdi d'après l'Odyssée d'Homère…).
Avec
"Zeno at 4 pm", présenté au Centre Georges Pompidou du 24
au 28 octobre 2001, il s'inspire du roman "La Conscience de
Zeno" (1923) d'Italo Svevo, dans un travail en collaboration
avec la Handspring Puppet Company. Le roman présente Zeno
s'adressant à son psychanalyste, partagé entre ce qu'il dit
et ce qu'il pense : c'est cette division qui a attiré
Kentridge, comparable aux divisions qui existent à Johannesburg.
Les tourments intérieurs deviennent le reflet de la situation
sociale de violence et d'oppression.
Dans
"Ubu and The Truth Commission", il emprunte à Alfred Jarry
son personnage d'Ubu afin de mêler encore politique et littérature
: cette pièce explore les rapports de la Commission de Vérité,
créée après la fin de l'apartheid, qui visait à recueillir
les témoignages des victimes et les confessions des bourreaux,
pour se demander comment panser les blessures de l'histoire.
William
Kentridge revigore certaines catégories artistiques plutôt
déconsidérées comme le dessin ou le film d'animation "préhistorique",
tout en étant enraciné dans la réalité politique et sociale
de son pays, pour mieux souligner l'universalité des expériences
humaines vis-à-vis de notions telles que la justice, la moralité,
la responsabilité.
Florence
Cheval
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