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JUMI BAE
interview

l'Expo

[EXPOSITION AU THEATRE DU VESINET DU 19 AU 28 NOVEMBRE 1999]

Dans le cadre de sa nouvelle exposition, au théâtre du Vésinet du 19 au 28 novembre, nous avons rencontré Jumi Bae qui nous a parlé de ses photographies.

Fluctuat : Jumi, tu présentes ici deux séries de photos bien distinctes, Signes d’arbres et Orées. Peux-tu d’abord nous présenter ces œuvres ?

Jumi Bae : Déjà je ne pense pas qu’il s’agisse de deux séries absolument distinctes, il y a une petite transition, une certaine continuité, déjà de part les titres. Dans Signes d’arbres il y a une idée un peu plus masculine, c’est à dire plutôt centré, tournée vers l’intérieur. C’est l’être. Alors que ma deuxième série est en relation avec l’extérieur, le monde extérieur. L’une est vraiment orientée un monde intérieur, l’autre vers l’extérieur, la périphérie.

Fl : C’est un peu étonnant d’associer cela avec un principe de masculinité ou de féminité.

J.B : Oui c’est peu être un tort. En fait c’est surtout dans Signes d’arbres où la masculinité apparaît de façon formelle, visuelle. Avec des lignes de force, des compositions plus dures…

Fl : Signes d’arbres est une série qui présente donc des photos d’arbres, la deuxième série se compose essentiellement d’images de rivages, pourquoi l’avoir appelée justement "Orées" qui rappelle plutôt la forêt ?

J.B : Le choix du titre a été long et un peu difficile. Je cherchais quelque chose qui puisse exprimer une idée de limite, de début. En fait en cherchant j’ai découvert que l’étymologie du mot "orée" venait d’un terme qui signifiait "rivage". De toutes façons les arbres y sont aussi présent, parfois, de manière différente certes, mais présents tout de même. Je crois que la transition, la continuité apparaît à la fin de Signes d’arbre au travers de photographies regroupées sous le titre Solitude peuplée. De même elle se manifeste dans une photo qui appartient à la deuxième série et qui montre un arbre au sortir de l’hiver ; avec quelques bourgeons naissants. Il y avait dans cette image comme un début, un commencement et, même ténu, un dynamisme. La série Orées essaie de montrer des choses comme cela, à la fois des choses immuables, presque banales et délaissées, mais, en même temps, porteuses d’une énergie, d’un mouvement presque imperceptible… Des choses tournées vers l’extérieur, comme à la périphérie. Je vois l’existence comme une série de cercles, le centre c’est l’immobilité, la périphérie est le mouvement, la vie.

Fl : Tu es d’origine coréenne, quelle part de culture orientale conserves-tu dans ton regard ?

J.B : J’ai quitté la Corée très jeune et je n’y suis pas retournée pendant longtemps. C’est en y retournant à l’occasion d’un livre sur Pusan, la deuxième ville de Corée, que je me suis rendue compte que j’étais malgré tout imprégnée de culture asiatique. Cela se manifeste par un attrait pour la méditation, par une recherche d’une certaine forme de spiritualité et une forme de sensibilité particulière. Par mes photographies j’essaie de conduire le spectateur, même si je ne suis pas bouddhiste, vers une forme de méditation en tentant de lui montrer une forme de beauté disons transcendantale.

Fl : Cette influence se manifeste d’ailleurs dans une série extraite de Signes d’arbres intitulée "Calligraphie", où tes images d’arbres noirs sur fond blanc font inévitablement penser à des calligrammes.

J.B : Oui, c’est certain. Cette série s’attache au langage, celui qui demeure enfoui sous l’écorce, l’arbre comme porteur d’une parole ou parole lui-même, en tout cas porteur d’une âme. Pour déchiffrer ces secrets le spectateur doit aller au-dedans de lui-même, par des questionnements et une démarche personnelle.

Fl : Finalement la continuité entre les deux séries se manifeste aussi de part leur finalité, à savoir conduire le spectateur à une introspection.

J.B : Oui, en même temps il s’agit d’essayer de " faire voir ". De montrer des choses ténues, qui demeurent le plus souvent non-vues.

copyright@Jumie_Bae 1999

Fl : En utilisant des procédés techniques et chimiques très classiques tu parviens à une forme d’expression parfois très proche de l’abstraction. Comme dans ces photos de sable où l’on perd la notion de l’échelle.

J.B : Oui, c’est important de dire cela parce que l’on croit souvent que j’utilise des procédés complexes et secrets. Non, au contraire, que ce soit à la prise de vue ou au tirage, je suis d’un grand classicisme même si je travaille beaucoup mes tirages. De toute façon la photographie est un mensonge, l’appareil photo est une machine mensongère ; c’est au photographe d’être honnête.

Fl : Ton exposition montre une approche de la photographie très personnelle, originale. Quels sont les photographes dont tu sens proche ?

J.B : De par mon travail je me sens plutôt proche de peintres ou de poètes que de photographes. Mes références ne sont pas forcément photographiques même si j’apprécie des gens comme Salgado, Depardon, Lindberg ou Paolo Roversi.

Fl : Que des photographes qui photographient l’humain alors que tu t’attaches, sans être paysagiste, aux paysages.

J.B : Je ne photographie pas de paysages mais des éléments de paysages. Quand je suis devant un paysage je ne photographie pas, je contemple. Mon travail consiste à isoler des éléments, à montrer des extraits porteurs de sens, de messages pouvant être rattachés à un monde intérieur, une certaine spiritualité. Quand parfois dans mes photos apparaissent des êtres humains ce n’est que quand ils sont perdus dans la nature, juste comme des arbres ou des pierres.

Fl : Quels sont tes projets ?

J.B : Je n’en ai pas vraiment pour le moment. Je viens de terminer la série Orées, c’est ici la première fois que je l’expose. Une autre exposition est prévue en février prochain à Paris. C’est l’aboutissement d’un travail qui a duré trois ans, entamé avec Signes d’arbre dont j’aimerai faire un livre comportant aussi des poèmes. Non je n’ai pas de projet quant à mes prochaines images, ce sont elles qui viendront à moi, comme toujours. Ce sont mes photographies qui me révèlent…

Propos recueillis par Philippe Degenne

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