L'escalator se déroule péniblement... nous voilà arrivés au
dernier étage de la cité de verre et de tuyaux... le Centre
Pompidou... Une direction à suivre... Un nom écrit en lettres
rouges s'affiche sur un panneau jaune : " Hitchcock et l'art
"... On pousse une porte... et aussitôt, instantanément, nous
sommes subitement projetés dans une galerie étrange... un
dédale clair-obscur... dans un mystérieux panthéon... une
musique, des voix... nous venons de pénétrer dans le musée
imaginaire d'Hitchcock.... Alfred... silhouette bedonnante
et cigare... Un nom tel un sésame, passeport pour un monde
parallèle... Ca défile de partout : Vuillard, Grosz, Teige,
Walter Sickert, Raoul Dufy, des peintures, des gravures, des
story-board, des dessins, des objets mythiques ... l'affiche
de Fenêtre sur cour (1954)... Grace Kelly et James
Stewart... et tout de suite, celle, plus terrifiante encore,
de Psychose (1960)... Anthony Perkins, le couteau,
le rideau de la douche... Souvenez-vous : " Personne... ABSOLUMENT
personne ne pourra pénétrer dans la salle après le début du
film "...
On
continue, on s'enfonce dans la pénombre... Voilà Arnold Böcklin,
un peintre bâlois (1827-1901) quasi inconnu en France, et
ses toiles mélancoliques... Plus loin : Picabia, Georges Rouault,
une photographie de l'excentrique Dali... des noms, des figures,
des costumes... Qu'on veuille bien comprendre que c'est ici
la seconde "famille" d'Hitchcock qui a été reconstituée par
les deux commissaires-organisateurs, Dominique Païni et Didier
Ottinger. Une pléthore d'artistes (peintres, sculpteurs, illustrateurs...)
viennent s'ajouter aux personnages imaginés par le cinéaste
anglais... Car tel est bien l'intérêt de cette exposition
consacrée aux relations (entendez par-là influences et inspirations)
d'Hitchcock avec l'art, que de saisir (dans une tentative
parfois risquée) les bornes de l'imaginaire hitchcockien.
On connaît la créativité du réalisateur. On connaît tous pour
les avoir vus deux ou trois fois des films comme L'inconnu
du Nord-Express (1951) ou Vertigo (1958), tous
ces films qui servent de matrice, de la Nouvelle Vague au
cinéma contemporain... Pourtant rares sont ceux à pouvoir
expliciter les choix du cinéaste sans remonter à des sources
emmêlées et nombreuses. L'exposition nous donne donc un bref
aperçu de ces "coïncidences fatales" - c'est le sous-titre
de l'exposition - qui font se rencontrer, par exemple, Hitchcock
et les romantiques ou les décadents. "Le cinéma selon Hitchcock",
pour reprendre une formule de François Truffaut, c'est donc
cet univers-là, ce chaos organisé, ce mélange subtil de lumières
diurnes et nocturnes, une texture lumineuse probablement héritée
d'un René Magritte. C'est l'interrogation des corps en proie
aux forces de l'invisible comme dans les dessins d'Odilon
Redon ; c'est un art tout entier placé sous le signe du trompe-l'œil
comme le pratiquait Salvador Dali. Dali, d'ailleurs, qui collabora
avec Hitchcock pour réaliser les décors oniriques de Spellbound.
Hitchcock
a fait exister un monde de couleurs et de formes qui n'existe
que par lui. Et ce que suggère l'exposition, au-delà des héritages
littéraires certifiés comme Edgar Poe ou Oscar Wilde, c'est
de retracer (en s'appuyant sur des certitudes et en formulant
des hypothèses) une généalogie de l'imagerie du "maître du
suspens". Car c'est un vrai patchwork. Un puzzle. Ainsi
la culture visuelle hitchcockienne a-t'elle de multiples points
d'ancrage. On oscille du symbolisme au réalisme. Mais une
attention toute particulière a aussi été portée au surréalisme.
A mesure qu'on s'imprègne de l'atmosphère du lieu, on retrouve
les pions bien connus de l'échiquier hitchcockien : la Femme,
le Double, le Désir (d'amour et de meurtre ) ou l'Angoisse.
Chacune de ces thématiques est savamment exploitée. Grâce
à une installation vidéo, on redécouvre les "blondes froides"
qu'affectionnait le cinéaste : Ingrid Bergman, Grace Kelly
ou Kim Novak. On s'aperçoit qu'indirectement les interrogations
de l'espace d'un Paul Klee ont été mises à contribution dans
certaines scènes, pour la construction de certains plans.
A travers des toiles d'Edward Munch, encore Hitchcock et sa
passion pour la froideur hypnotique. Ailleurs, le "lyrisme
géométrique" (G. Apollinaire) des architectures de Chirico
participe d'un questionnement du sens à l'image, de l'image
comme vérité ou comme illusion. Quant au film Les Oiseaux
(1963), il trouve un écho dans les oeuvres de Magritte ou
de Max Ernst. Dans une toile d'Edward Hopper, Lighthouse
Hill en particulier, ou dans les lavis de Spilliaert,
on retrouve ostensiblement une inspiration, un rapprochement
possible. Cette exposition, outre la présentation d'environ
deux cents oeuvres, a le mérite de reconstituer, dans un volet
qu'on qualifiera de plus scénographique, les ambiances des
films d'Hitchcock.
En
témoigne la création, très réaliste, d'un décor (la chambre
et le rideau de douche) de Psychose. Pour peu qu'on
éteigne les lumières, on se croirait en pleine terreur ; on
éprouve physiquement l'atmosphère de ce bijou d'angoisse.
Intéressantes aussi sont les archives personnelles montrant
l'intimité du cinéaste, que ce soit en famille ou sur des
tournages.
Celui
que Jean-Luc Godard désignait comme "le plus grand créateur
du XXème siècle" semble donc à la croisée des arts picturaux,
plastiques et littéraires. Telle est du moins l'impression
que donne cette exposition, et dont on retiendra au premier
chef l'éclectisme. A la vérité, ce qu'on découvre, c'est peut-être
moins l'inventaire d'un monde qu'on apprécie que ses dessous,
ses coulisses, et la confirmation d'Hitchcock comme celle
d'une figure de vaste imagination.
Anthony
Dufraisse
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