expos

 

jusqu'au 23 septembre au Centre Pompidou

Hitchcock
et l'art
coïncidences fatales


L'escalator se déroule péniblement... nous voilà arrivés au dernier étage de la cité de verre et de tuyaux... le Centre Pompidou... Une direction à suivre... Un nom écrit en lettres rouges s'affiche sur un panneau jaune : " Hitchcock et l'art "... On pousse une porte... et aussitôt, instantanément, nous sommes subitement projetés dans une galerie étrange... un dédale clair-obscur... dans un mystérieux panthéon... une musique, des voix... nous venons de pénétrer dans le musée imaginaire d'Hitchcock.... Alfred... silhouette bedonnante et cigare... Un nom tel un sésame, passeport pour un monde parallèle... Ca défile de partout : Vuillard, Grosz, Teige, Walter Sickert, Raoul Dufy, des peintures, des gravures, des story-board, des dessins, des objets mythiques ... l'affiche de Fenêtre sur cour (1954)... Grace Kelly et James Stewart... et tout de suite, celle, plus terrifiante encore, de Psychose (1960)... Anthony Perkins, le couteau, le rideau de la douche... Souvenez-vous : " Personne... ABSOLUMENT personne ne pourra pénétrer dans la salle après le début du film "...

On continue, on s'enfonce dans la pénombre... Voilà Arnold Böcklin, un peintre bâlois (1827-1901) quasi inconnu en France, et ses toiles mélancoliques... Plus loin : Picabia, Georges Rouault, une photographie de l'excentrique Dali... des noms, des figures, des costumes... Qu'on veuille bien comprendre que c'est ici la seconde "famille" d'Hitchcock qui a été reconstituée par les deux commissaires-organisateurs, Dominique Païni et Didier Ottinger. Une pléthore d'artistes (peintres, sculpteurs, illustrateurs...) viennent s'ajouter aux personnages imaginés par le cinéaste anglais... Car tel est bien l'intérêt de cette exposition consacrée aux relations (entendez par-là influences et inspirations) d'Hitchcock avec l'art, que de saisir (dans une tentative parfois risquée) les bornes de l'imaginaire hitchcockien. On connaît la créativité du réalisateur. On connaît tous pour les avoir vus deux ou trois fois des films comme L'inconnu du Nord-Express (1951) ou Vertigo (1958), tous ces films qui servent de matrice, de la Nouvelle Vague au cinéma contemporain... Pourtant rares sont ceux à pouvoir expliciter les choix du cinéaste sans remonter à des sources emmêlées et nombreuses. L'exposition nous donne donc un bref aperçu de ces "coïncidences fatales" - c'est le sous-titre de l'exposition - qui font se rencontrer, par exemple, Hitchcock et les romantiques ou les décadents. "Le cinéma selon Hitchcock", pour reprendre une formule de François Truffaut, c'est donc cet univers-là, ce chaos organisé, ce mélange subtil de lumières diurnes et nocturnes, une texture lumineuse probablement héritée d'un René Magritte. C'est l'interrogation des corps en proie aux forces de l'invisible comme dans les dessins d'Odilon Redon ; c'est un art tout entier placé sous le signe du trompe-l'œil comme le pratiquait Salvador Dali. Dali, d'ailleurs, qui collabora avec Hitchcock pour réaliser les décors oniriques de Spellbound.

Hitchcock a fait exister un monde de couleurs et de formes qui n'existe que par lui. Et ce que suggère l'exposition, au-delà des héritages littéraires certifiés comme Edgar Poe ou Oscar Wilde, c'est de retracer (en s'appuyant sur des certitudes et en formulant des hypothèses) une généalogie de l'imagerie du "maître du suspens". Car c'est un vrai patchwork. Un puzzle. Ainsi la culture visuelle hitchcockienne a-t'elle de multiples points d'ancrage. On oscille du symbolisme au réalisme. Mais une attention toute particulière a aussi été portée au surréalisme. A mesure qu'on s'imprègne de l'atmosphère du lieu, on retrouve les pions bien connus de l'échiquier hitchcockien : la Femme, le Double, le Désir (d'amour et de meurtre ) ou l'Angoisse. Chacune de ces thématiques est savamment exploitée. Grâce à une installation vidéo, on redécouvre les "blondes froides" qu'affectionnait le cinéaste : Ingrid Bergman, Grace Kelly ou Kim Novak. On s'aperçoit qu'indirectement les interrogations de l'espace d'un Paul Klee ont été mises à contribution dans certaines scènes, pour la construction de certains plans. A travers des toiles d'Edward Munch, encore Hitchcock et sa passion pour la froideur hypnotique. Ailleurs, le "lyrisme géométrique" (G. Apollinaire) des architectures de Chirico participe d'un questionnement du sens à l'image, de l'image comme vérité ou comme illusion. Quant au film Les Oiseaux (1963), il trouve un écho dans les oeuvres de Magritte ou de Max Ernst. Dans une toile d'Edward Hopper, Lighthouse Hill en particulier, ou dans les lavis de Spilliaert, on retrouve ostensiblement une inspiration, un rapprochement possible. Cette exposition, outre la présentation d'environ deux cents oeuvres, a le mérite de reconstituer, dans un volet qu'on qualifiera de plus scénographique, les ambiances des films d'Hitchcock.

En témoigne la création, très réaliste, d'un décor (la chambre et le rideau de douche) de Psychose. Pour peu qu'on éteigne les lumières, on se croirait en pleine terreur ; on éprouve physiquement l'atmosphère de ce bijou d'angoisse. Intéressantes aussi sont les archives personnelles montrant l'intimité du cinéaste, que ce soit en famille ou sur des tournages.

Celui que Jean-Luc Godard désignait comme "le plus grand créateur du XXème siècle" semble donc à la croisée des arts picturaux, plastiques et littéraires. Telle est du moins l'impression que donne cette exposition, et dont on retiendra au premier chef l'éclectisme. A la vérité, ce qu'on découvre, c'est peut-être moins l'inventaire d'un monde qu'on apprécie que ses dessous, ses coulisses, et la confirmation d'Hitchcock comme celle d'une figure de vaste imagination.

Anthony Dufraisse

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Hitchcock et l'art : coïncidences fatales

jusqu'au 23 septembre au Centre Pompidou
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