"Raymond Hains m'énerve. Il y a une énigme Hains : sa gloire
est surfaite. Qu'un Pansémiotique, qu'un lettriste l'apprécient,
je comprends ça mais comment
expliquer son succès en Autriche ou en Allemagne où ils ne
comprennent pas un mot de français."
Ben
Raymond
Hains est un artiste contemporain important, le héros de beaucoup
de jeunes artistes, un maître de la pansémiotique, un poète
de la rue… Mais ne serait-ce pas aussi un clown, qui par le
passé prétendait ressembler à Louis de Funès, un fanfaron
qui défile en compagnie de sa géante Iris Clert "messagère
des arts", un bonhomme un peu vieille France et très bavard,
dont tous se demandent finalement, comme Ben, "ce qui se passe
dans sa tête" ?
C'est
Christine Macel, ex-organisatrice du Printemps de Cahors auquel
elle avait convié l'artiste, et aujourd'hui conservateur au
Centre Pompidou, qui est à l'origine de cette rétrospective.
Elle doit faire partie de ceux qui sont tombés sous le charme…
L'artiste
a débuté dans les années 60 en réalisant des affiches lacérées.
Il a appartenu au mouvement des Nouveaux Réalistes en compagnie
de Arman, César, Tinguely, Villéglé, Yves Klein, ce mouvement
étant pour lui non pas un groupe d'artistes mais "une espèce
de confrérie". Dans une époque où l'art cherche à descendre
dans la rue, Raymond Hains s'inscrit dans cette tendance en
récupérant des affiches publicitaires ou politiques imprimées
par les uns et déchirées par d'autres, devenant ainsi ravisseur
de ce qui l'entoure plutôt que créateur (avec par exemple
les affiches de "La France déchirée" de 1961).
La démarche actuelle de Raymond Hains reste encore liée à
cela, ainsi qu'à cette notion qui évoque la "dérive urbaine"
chère aux situationnistes : l'exposition présente "Le Socle
du Louis XIV" (1989), entièrement taggé par les passants,
qui pour lui "correspond pour la sculpture à ce que sont les
affiches déchirées pour la peinture".
De même, au Printemps de Cahors l'an passé, il déclare Cahors
"Ville des Citoyens du Monde" (Cahors Mundi), il distribue
des pièces en chocolat qu'il nomme Raymondines, d'après le
nom de la monnaie locale médiévale et confectionnées par la
pâtisserie Périn, homonyme de la directrice du Printemps de
Cahors.
Au fil du temps, Raymond Hains est parvenu à entretenir ce
rapport à l'espace urbain tout en inventant d'autres outils
que celui des affiches lacérées… il est possible d'affirmer
aujourd'hui qu'il a ce mérite, que n'a pas par exemple un
Villéglé. Toutefois, n'est-ce pas tomber dans une forme de
"facilité", de manque d'inventivité, que de se contenter de
distribuer des chocolats aux passants ?
Raymond Hains est-il encore aujourd'hui "le roi du calembour
métaphysique" (Iris Clert) ou bien un adepte de la logorrhée,
prenant pour prétexte les jeux de l'inconscient dans la lignée
des Surréalistes pour échouer sur un mauvais jeu de mots ?
Certes, il est indéniable que ce breton bedonnant soit érudit
: dès les années 40, il s'est intéressé à Giono, Céline, aux
philosophies de l'Inde et du Tibet… Il sait filer les métaphores
ou jeux de mots parfois subtils, comme avec ses Palissades
qui l'ont mené aux Entremets de la Palisse, puis au seigneur
de la Palice et à la ville de Lapalisse. Il intitule son exposition
chez Lara Vincy L'art à Vincy, titre qui lui inspire
des œuvres liées à Léonard. Il relit Chrétien de Troyes suite
à un voyage à Troyes, salue le Marquis de Bièvre comme étant
le Maître du Calembour…
Considérant le web comme semblable à l'espèce de toile qu'il
tisse avec les mots, il crée en 1997 son premier "Macintoshage",
rendant les liens visibles grâce à l'assemblage de plusieurs
fenêtres d'ordinateur sur un unique tableau. Néanmoins, on
ne peut s'empêcher de penser à un certain essoufflement de
son inspiration lorsque l'on apprend qu'il a utilisé certaines
photos de lui prises par son galeriste Daniel Templon devant
Beaubourg, pour préparer son exposition dans la galerie du
même nom… Dans quelle mesure Raymond Hains est-il encore,
à 75 ans, totalement sujet de ses œuvres ? Certes, cette dernière
question peut s'appliquer à tout artiste avancé en âge. Mais
Raymond Hains mérite-t'il qu'on l'applaudisse si fort ? Certes,
la rétrospective fait presque partie du passage obligé de
tout artiste, bien qu'il soit aujourd'hui à la mode de nier
cette notion de son vivant.
Mais il est bien possible de penser aussi que Raymond Hains,
sous ses dehors de vieillard gâteux, sache parfaitement ce
qu'il fait…
Après
tout, l'art appartient au domaine du jeu, que ce soit avec
les mots ou avec les choses. Et Raymond Hains semble parvenir
encore à s'intégrer dans l'attitude générale qui caractérise
des artistes aujourd'hui plus jeunes, celle qui consiste à
utiliser les outils de notre société de consommation, à tenter
de créer du lien social (en distribuant des chocolats, pourquoi
pas ; si l'on pense aux Stacks de Felix Gonzales-Torres…).
En quelque sorte, Raymond Hains est aussi parvenu à se créer
une "mythologie personnelle", même si elle consiste, comme
le dis Ben, à "marcher vers la gloire comme un crabe".
Florence
Cheval
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