"C'est cela mon métier ; c'est un long apprentissage. Oui
: aller au cœur des choses et déceler ce qu'il contient, le
révéler pour le rendre évident, c'est cela le grand apprentissage"
Jean Grémillon, L'Ecran français, 9 mai 1951.
Jean
Grémillon, mal aimé, mal connu. Ce pourrait être l'amorce
d'un roman ; ce n'est rien d'autre, peut-être, que le résumé
d'une existence. Car Jean Grémillon, que certains placent
au centre du carré des réalistes comme Jacques Feyder, Henri-Georges
Clouzot, Julien Duvivier ou bien encore Jacques Becker, est
un cinéaste dont on ne sait que dire, incompris sans doute.
Et le jeu conjugué des approximations et des légendes a eu
tôt fait de l'étiqueter comme cinéaste maudit. C'est sous
ce signe que le département des Arts du spectacle du site
Richelieu ouvre son exposition "L'Etrange Monsieur Grémillon".
Si
l'on découvre le Jean Grémillon des années 20, ressemblant
"de visage, selon l'écrivain Maurice Druon, au classique buste
de Goethe, avec les traits physiques du créateur", on s'applique
rapidement à connaître le parcours d'une œuvre ambiguë, un
parcours ici retracé en images, par les affiches, par des
brochures publicitaires, par des séries de portraits. S'organise
en effet sur les murs de la crypte une reconstitution du cinéma
de Jean Grémillon. Des coulisses du mélodrame muet Gardiens
de phare (1929) aux photogrammes des Charmes de l'existence
(1949), en passant par les dessins de décor de Léon Barsacq
pour ce film qui ne verra jamais le jour, Le Printemps
de la liberté, et par les affiches du Ciel est à vous
(1943), de Remorques (1939) où se mélangent, dans un
trait évasif, les visages de Jean Gabin et Michèle Morgan,
on se familiarise avec un monde dont "le réalisme est l'unique
loi" (Georges Sadoul).
Un
peu plus loin, il est fait mention de Jean Grémillon dans
une revue, Ciné Magazine, datant de mars 1928 et juste à côté,
L'Ami du film du 16 mars 1933 livre, en une coupure de presse
jaunie par le temps, une caricature du cinéaste exécutée par
R. Fuzier. Il y a aussi les chroniques journalistiques suscitées
par Lumières d'été, psychodrame de 1942 réalisé sous
l'Occupation ; celles de Jacques Audiberti, de Roger Charmoy,
d'Arlette Jazarin. On retrouve avec plaisir, figée sur papier
glacé, l'équipée de L'Etrange Monsieur Victor (1938)
qui réunit Madeleine Renaud, Pierre Blanchard, Raimu ; il
y a l'immortel Jean Gabin de Gueule d'amour (1937),
il y a le Jacques Prévert dialoguiste qui écrivit avec Pierre
Bost le scénario de Train d'enfer (1938). Un détour
par les synopsis dactylographiés, annotés, corrigés de la
main de Grémillon, un détour par une correspondance entre
le cinéaste et Charles Spaak sur Massacre des innocents
ou La Cendre des héros, un détour par des notes
de travail de 1951 sur Les Désastres de la guerre , un détour
par le Jean Grémillon qui, à ses heures perdues, manie pinceaux
et crayons, suffisent à convaincre que nous avons affaire
à un homme de projets, désireux d'inventer, d'innover. "Un
honnête homme, comme l'écrivait Marcel Martin, qui n'était
pas à l'aise dans la cuisine cinématographique ; il voyait
trop loin, trop haut ; de là ce côté artiste maudit ".
En
juin 1959, un journal titrait, à propos d'André Masson et
les quatre éléments, dernier documentaire du cinéaste, "Jean
Grémillon et les images-témoins" ; peut-être est-ce la
vocation de cette petite exposition que de faire témoigner
l'image pour un homme qui lui consacra sa vie.
Anthony
Dufraisse
Jeudi
20 décembre à 19 h au site François Mitterrand : Soirée Jean
Grémillon : diffusion de Gonzague (1933) et Le 6 juin à l'aube
(1945).
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