Esthétique du banal
William
Eggleston a tout photographié. Tout ce qui fait l'Amérique
ordinaire, ses paysages, ses habitations, ses rues, ses voitures,
ses jardins, ses plantes, ses objets les plus usuels, ses
animaux, ses hommes, femmes, enfants… Au fil des 250 tirages
exposés à la Fondation Cartier pour cette importante rétrospective,
on est frappé par l'extrême et inhabituelle variété des sujets.
C'est que, depuis 1960, William Eggleston photographie son
environnement quotidien et que, pour cet "inventeur de la
photographie en couleur", comme il a été salué par John Szarkowski,
tout est digne d'intérêt, le moindre détail peut faire image,
dans un propos "tel que l'objet puisse apparaître, surgir
à l'état pur, au-delà de toute actualité", selon les termes
de Jean Baudrillard.
Evidence
du poétique
William
Eggleston photographie tout. Le regard sur le réel est direct,
le geste est naturel. Mais le point de vue inattendu : cadrages
décadrés, positionnement de l'appareil à des hauteurs variables,
angles surprenants… Contemporain de Garry
Winogrand ou de Robert Frank, photographes dont le propos
est souvent proche du sien, William Eggleston compose son
image sans souci des règles traditionnelles. Cette apparente
banalisation de l'esthétique, très maîtrisée sans aucun doute,
contribue à la recherche poétique, à la puissance de l'évocation
dont l'objectif n'est pas de susciter l'émotion mais plutôt
l'évidence… Vide de l'existence, existence du vide, certes,
mais sans pathos. Mélancolie, ennui, ironie baignent les images
sans titre dans lesquelles le photographe s'est effacé pour
mieux laisser parler ses objets.

Audaces
de la polychromie
Né en 1939 à Memphis, Eggleston est consacré en 1976, lorsque
le MOMA de New-York, dirigé par John Szarkowski, présente
ses images. L'événement est considérable car il manifeste
la reconnaissance artistique de la photographie en couleur,
dans un contexte encore dominé par le noir et blanc. Si la
rétrospective de la Fondation Cartier permet de voir les très
beaux premiers travaux en noir et blanc du photographe, c'est
effectivement dans les images en couleur - qui aujourd'hui
semblent évidentes tant la photographie en couleur est, plus
que celle en noir et blanc, considérée comme composante majeure
de l'art contemporain - que l'on sent la personnalité singulière
du photographe et l'audace de sa recherche. Subtilement subjective,
l'image est composée puis traitée - William Eggleston utilise
différentes techniques de tirages - de telle manière que chaque
ton est pleinement abouti. Cette justesse de la couleur est
une des pièces maîtresses du dispositif visionnaire de William
Eggleston qui permet, pour citer encore Jean Baudrillard,
de faire " exister le monde comme objet".
250
images. Autant de moments d'une vie ordinaire. Encore fallait-il
les élever à hauteur d'objectif, oser, en se confrontant à
leur banalité, montrer la singulière puissance des petits
détails.
Fabienne
Siegwart
Légendes
des images :
- (pour le désert): Sans titre - Date de prise de vue / Date
de tirage: 2000 - C-print, 40,6 x 50,8 cm - CollectionFondation
Cartier pour l'art contemporain, Paris - Commande de dix-huit
photographies à l'occasion de l'exposition "le Désert", été
2000
- (pour l'enfant): Sans titre - Portfolio "10.D.70.V2"(1996)
- Date de prise de vue: 1971 / Date de tirage: 1996 - Dye-transfer,
40,6 x 50,8 cm - Collection privée, Oslo c/o Peter Lund
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