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Doisneau :
le ricanement de la révolte
« Jai
dix-sept ans, je suis maigre et mal fringué, japprends un métier
sans avenir, le décor qui mentoure est absurde. Quand je montre ces
photos à mon entourage, ils sont tous daccord, cest de la
pellicule gâchée. Men fous, je continuerai quand même. Un jour
peut-être il y en aura un pour trouver dans mes images comme un
ricanement révolté ». Nous sommes au seuil des années 30,
Robert Doisneau entame une carrière de photographe qui loccupera
jusquà sa mort en 1994. Cinquante ans pour capter la misère
sociale, la vie des banlieues, le destin des petites gens.
Lédition
2000 de lalbum de photographies que Reporters
Sans Frontières publie chaque année, au profit des journalistes
emprisonnés dans le monde, est consacrée à Robert Doisneau. A loccasion
de cette parution, lassociation Pour Que lEsprit Vive et la
Galerie Fait & Cause à Paris présentent des images peu connues du
photographe. Pour montrer que derrière la légèreté et lhumour de
ses plus fameux clichés, qui célèbrent lamour, lenfance et
Paris, existent des images plus sombres, non dénuées de poésie mais
qui collent au réel comme des miroirs dune vie sans indulgence.
Dans
les années 30, Doisneau a travaillé comme photographe aux usines
Renault à Billancourt. Il en reste des images de fer et dacier, du
travail manuel, du difficile travail à la chaîne et des allégories de
lhomme au travail. Pour Doisneau, «forcer les barrages derrière
lesquels on camoufle les conditions de vie des travailleurs» reste une
des missions intransigeantes de son regard de photographe. Le travail
est la matrice qui dirige la vie de tous : « Jentends bien :
tout le monde travaille ou presque, mais je pense aux mouilleurs de
chemise, à ceux qui sont près du feu ou qui vont au charbon, et à
tous ceux qui se font posséder par lorgueil de faire un métier
dangereux ».
« Lenfant
papillon » de 1945, « La petite fille à la cabane » de
1946, montrent les enfants de la Guerre et constatent létat dune
société déchirée où les bambins vont jouer en haillons dans les
rues boueuses et grises. Cette après-guerre photographiée par Doisneau
nest pas seulement la joie de la libération mais aussi et surtout
lamère vision de destins brisés, de gens fatigués et démunis. La
dureté de la vie et du monde qui fait les hommes apparaît dans tous
ces clichés des années 30, 40 et 50 où Doisneau sapproche des gens
et les photographie comme dans linstant même, comme pour révéler
précisément les conditions de leur vie.
Ses
portraits des années 50, réalisés dans la rue, dans les bistrots,
dans les intérieurs modestes, sont autant de témoignages dune époque
et dun milieu. « Coco » en 1952 ou « Madame
Augustin » en 1953 éclairent dune autre façon le travail plus
reconnu du photographe. Le regard est lucide et fraternel. Il y avait
ainsi un Doisneau léger et poète, celui du Baiser de lHôtel de
Ville, et un Doisneau révolté, attaché au verso sombre du réel,
alimenté par « sa » banlieue, sa confrontation au
capitalisme, sa haine de la guerre.
Au
fil du temps, perdurent ainsi les images à contre-courant. « Fresnes »
en 1960 ou « Saint-Denis » en 1971 : des bidonvilles,
des chômeurs, des clochards, des photographies de sa révolte qui
montrent ce quon veut cacher. « Et quoi encore
les femmes
des filatures et les entrailles gluantes des usines chimiques, pas
fameuses pour la santé ».
Chrystel
Jubien
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