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Errance - Raymond Depardon  copyright Magnum 2000

Raymond
Depardon


(Suite)

Raymond Depardon : cinéaste !

L’établissement visité par Depardon, établissement où il avait déjà précédemment travaillé, n’était pas un cas isolé en effet à cette époque ; l’Etat roumain semblait imposer aux populations des hospitalisations forcées : d’orphelinats, il ne s’agissait donc pas toujours puisque nombreux sembler être les enfants placés là avec le consentement tacite ? contraint ? ... de leurs parents. La plupart des photographies sont prises de face, sans perspective ni contexte. Elles montrent de façon frontale une réalité qui n’a d’autre niveau que cette souffrance brute et d’autant plus exacerbée qu’elle touche des enfants. Il est évident qu’elles ont été prises dans des conditions extrêmement complexes, et dont Depardon reconnaît à présent être également troublé. Mais, exposées comme elles l’ont été, et pas simplement dans le cadre de cette campagne humanitaire prise dans l’actualité mais notamment exposées à Magnum, Essai sur le monde, on reste avec cette interrogation : Que nous montre-t-on ? Nous devons préciser qu’elles sont aujourd’hui très explicitement montrées à la MEP dans leur contexte politique et médiatique passée, et beaucoup plus comme des documents en prise avec une actualité donnée et réfléchissant la question de la contrainte, de la responsabilité et de la liberté du photographe, que comme des images autonomes.


Pour preuve d’une hypothèse qui restera une simple piste, nous reviendrons sur cette carte blanche offerte par la MEP à Depardon, le meilleur indiscutablement de ce parcours, très justement intitulé Errances. Dans un espace réduit aux proportion d’un carré, et dans un sens unique imposé par la visite, une série de plusieurs dizaines de photographies défilent les unes à côté des autres. Vues de désert, vues de routes, elles évoluent insensiblement vers des environnements de plus en plus explicitement urbains : la banlieue française qu’affectionne Depardon surgit, surviennent ensuite des environnements citadins toujours plus explicites, au Japon ou ailleurs. Des routes encore, des rues hachées de signalisation autoroutière, de poteaux, de câbles, de fils électriques. Puis les déserts à nouveau. Les cadres sont volontairement côte-à-côte, sans aucune marge laissée entre eux : les clichés se présentent comme un travelling continu et fermé sur lui-même. Une fois les quatre murs parcourus, la visite peut reprendre à nouveau sans discontinuer. Errances, d’un point à l’autre du globe ; avec cette double possibilité de s’arrêter sur chacune des images ou de ricocher de l’une à l’autre dans une errance sans borne, l’on revient ici à une logique purement cinématographique. L’on pense d’une part à ce phantasme de l’œil universel du Depardon cinéaste. Dans Son Afrique, Comment ça va avec la douleur ? le réalisateur usait d’un systématique panoramique à 360°. Nombreux étaient les plans, superbes pour la plupart, justement commentés et réellement pédagogique du point de vue de l’éducation du regard, où Depardon seul avec sa caméra embrasse d’un tour complet son Afrique.

Comme si Depardon tentait ainsi d’échapper inlassablement au cadre. Comme si l’espace même de la photographie ne lui seyait pas – ou plus. Le problème de Depardon, et de Depardon photographe, pourrait alors être justement la photographie et ses contraintes inhérentes. Mais là où tous s’en accommodent, là où tous se jouent des deux dimensions, et réfléchissent au besoin ses contraintes, nous avons l’impression qu’elle devient pour le reporter un frein réel. Et si Depardon ne savait que faire de ce cadre ? Chez lui en effet, par delà la simplicité de la composition et de la prise de vue, nulle inventivité. Il n’est nulle perspective, la photo n’a trop souvent qu’un seul niveau. En soi, il ne s’agit jamais d’un défaut. Mais à voir comment le panoramique l’occupe, on est en droit de se demander si il n’est pas arriver dans une sorte d’impasse. Nous pensons à cette citation d’un autre grand amoureux de l’Afrique, Michel Leiris : "j'aligne des phrases, j'accumule des mots et des figures de langage, mais dans chacun de ces pièges, ce qui se prend, c'est toujours l'ombre et non la proie"
*. Impasse ontologique fructueuse, source de questionnement, ou plus simplement panne ? Là est une question à laquelle nous n’avons pas à répondre. Quant à la photographie, nous vous conseillerons vivement de retourner à ce Depardon cinéaste dont nous préférons, quitte à choisir, cent fois Les Délits flagrants à des images sans perspective, sans fragrance, sans âme.

Arnaud Jacob

* Michel Leiris, Biffures, éditions Gallimard, page 361.

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Raymond Depardon : Détours
Maison Européene de la Photographie - 5-7, rue de Fourcy - 75004 Paris
Du 15 novembre 2000 au 4 février 2001.

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