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La revanche des Vaincus...
Soucieux de dresser linventaire dune culture quil sait en perdition, Edward S. Curtis (1868-1952) consacra trente années de sa vie à ce peuple indien pour limmortaliser dans son quotidien. Son effort est colossal. Au mépris de tous,
Curtis jugea bon, dès 1887, de prendre parti aux côtés de ceux que lon dénommait volontiers les barbares ou les Rouges. Floués, volés, dépouillés de tout, de leur terre, de leur femme, de leur âme, il ne reste de ces indiens que cendres et décombres. Lobstination de cet homme qui découvre à vingt ans la photographie est, dans sa nature même, un défi à la mort; la volonté incontestée de porter la bannière dune culture à bout de souffle. Cest pourquoi, il va silloner lAmérique du Nord, de lOuest du Mississipi à lAlaska où il se joint, en 1889, à lexpédition de Harriman. Avide de grands espaces, E.S Curtis figea sur sa pellicule environ 50 000 prises de vue de quelques 80 tribus. Sa production est titanesque. Il rencontra les Apaches et les Cheyennes, sympathisa avec des Navajos qui avaient réchappé de peu aux tueries de Kit Carson. Comanches, Mojaves, Sioux, pour ne citer que les plus fameuses tribus, ont accueilli celui quils surnommaient affectueusement le preneur dombre.
Son oeuvre a vocation à ancrer dans le Temps, une civilisation pétrie de coutumes, de traditions, une civilisation rarement connue du grand public, démonisée à répétition et incessament reléguée au rang de cultures primitives.
Cette rétrospective, inédite grâce à la collection de Christopher Cardozo, est une source inépuisable de réflexion tant elle bouleverse le regard que nous portons sur la culture indienne. Détrompez-vous, le peuple indien ne se résume pas à quelques incantations et totems farfelus, semble nous chuchoter Curtis. A travers des épreuves au platine, des tirages argentiques ou des virages à lor, nous mesurons la maestria technique de cet autodidacte. Les clichés présentés montrent toute la détresse dun peuple à demi-mort, prêt de sombrer dans lalcool et, paradoxalement, cest de cette détresse, palpable à loeil nu, quémane la grandeur de toute une culture... Quelque part, E. S Curtis a capturé lEsprit indien. Il épingle les ombres de ces géants dont les noms résonnent en nous... Géronimo, Crowfoot, Sitting Bull... et à lopposé, des figures anonymes comme cette Femme Taos (1905) dont la moitié du visage est mangé par les ombres dun voile... Les Indiens ne sont plus rien, dit-on, à part ces quelques épouvantails fantoches dans des Far West épiques... Curtis est là, et son oeuvre puissante témoigne en faveur dune culture monumentale, réduite à néant, absolument pulvérisée, contrainte pour ainsi dire à nêtre quun détail, parfois gênant, de lHistoire de lAmérique.
Qui pourrait croire que ces hommes à la peau ambrée, si proches de la nature forment une cohorte de sauvages ? Personne je crois... mais lHistoire a ses préférences...
Cest au prix de lextinction dun peuple que Curtis a pu saisir, à lextrème limite, la poésie de tout une culture... ou de ce quil en restait déjà, à lépoque. Ces fragments dhistoire respirent la sérénité... des photographies, espérons-le, en forme daide-mémoire, pour quon noublie pas trop que le malheur des uns fait le bonheur des autres...
Anthony
Dufraisse
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