expos

 

Jusqu’au 31 décembre, Hôtel de Sully

Eward S. Curtis
L'indien d'Amréique du Nord


La revanche des Vaincus... 

Soucieux de dresser l’inventaire d’une culture qu’il sait en perdition, Edward S. Curtis (1868-1952) consacra trente années de sa vie à ce peuple indien pour l’immortaliser dans son quotidien. Son effort est colossal. Au mépris de tous, Curtis jugea bon, dès 1887, de prendre parti aux côtés de ceux que l’on dénommait volontiers les “barbares” ou les “Rouges”. Floués, volés, dépouillés de tout, de leur terre, de leur femme, de leur âme, il ne reste de ces indiens que cendres et décombres. L’obstination de cet homme qui découvre à vingt ans la photographie est, dans sa nature même, un défi à la mort; la volonté incontestée de porter la bannière d’une culture à bout de souffle. C’est pourquoi, il va silloner l’Amérique du Nord, de l’Ouest du Mississipi à l’Alaska où il se joint, en 1889, à l’expédition de Harriman. Avide de grands espaces, E.S Curtis figea sur sa pellicule environ 50 000 prises de vue de quelques 80 tribus. Sa production est titanesque. Il rencontra les Apaches et les Cheyennes, sympathisa avec des Navajos qui avaient réchappé de peu aux tueries de Kit Carson. Comanches, Mojaves, Sioux, pour ne citer que les plus fameuses tribus, ont accueilli celui qu’ils surnommaient affectueusement “le preneur d’ombre”. 
Son oeuvre a vocation à ancrer dans le Temps, une civilisation pétrie de coutumes, de traditions, une civilisation rarement connue du grand public, démonisée à répétition et incessament reléguée au rang de cultures primitives. 

Cette rétrospective, inédite grâce à la collection de Christopher Cardozo, est une source inépuisable de réflexion tant elle bouleverse le regard que nous portons sur la culture indienne. Détrompez-vous, le peuple indien ne se résume pas à quelques incantations et totems farfelus, semble nous chuchoter Curtis. A travers des épreuves au platine, des tirages argentiques ou des virages à l’or, nous mesurons la maestria technique de cet autodidacte. Les clichés présentés montrent toute la détresse d’un peuple à demi-mort, prêt de sombrer dans l’alcool et, paradoxalement, c’est de cette détresse, palpable à l’oeil nu, qu’émane la grandeur de toute une culture... Quelque part, E. S Curtis a capturé l’Esprit indien. Il épingle les ombres de ces géants dont les noms résonnent en nous... Géronimo, Crowfoot, Sitting Bull... et à l’opposé, des figures anonymes comme cette Femme Taos (1905) dont la moitié du visage est mangé par les ombres d’un voile... Les Indiens ne sont plus rien, dit-on, à part ces quelques épouvantails fantoches dans des Far West épiques... Curtis est là, et son oeuvre puissante témoigne en faveur d’une culture monumentale, réduite à néant, absolument pulvérisée, contrainte pour ainsi dire à n’être qu’un détail, parfois gênant, de l’Histoire de l’Amérique.
Qui pourrait croire que ces hommes à la peau ambrée, si proches de la nature forment une cohorte de sauvages ? Personne je crois... mais l’Histoire a ses préférences... 

C’est au prix de l’extinction d’un peuple que Curtis a pu saisir, à l’extrème limite, la poésie de tout une culture... ou de ce qu’il en restait déjà, à l’époque. Ces fragments d’histoire respirent la sérénité... des photographies, espérons-le, en forme d’aide-mémoire, pour qu’on n’oublie pas trop que le malheur des uns fait le bonheur des autres... 

Anthony Dufraisse

Hôtel de Sully
62, rue Saint-Antoine, 75004 Paris
Métro Bastille ou Saint-Paul 
Tél. : 01 42 74 47 75. 
Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10h à 18h30
Entrée : 25 F.- Tarif réduit : 15 F

Lire >> E.S Curtis, l’Indien d’Amérique du Nord, 200 reproductions, édition Marval.
Lire >>
Revue “Autrement”, Terre indienne, Le Seuil, mai 1991.

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