Le Pavillon des Arts expose encore pour quelques jours les
photographies de Anita Conti : incursion houleuse dans l'univers
de l'élégante et tenace arpenteuse des mers.
Une
fois embarqué sur le pavillon, il n'y a pas d'autre choix
possible que d'en arpenter le pont. Comme autant de soubresauts
provoqués par la houle sur la coque, chacune des images de
Anita Conti livre sa part d'aventure ou les sens commandent
un éveil inquiet et téméraire. "Créature solide à travers
le vent", Anita Conti a saisi pendant quarante ans les trajectoires
aux humeurs marines des Racleurs des mers. "Patient[s] jusqu'à
l'obstination et l'héroïsme contre [eux-mêmes], contre les
éléments aveugles et scrupuleux. Tous animés de ce même respect
pour la moindre expression d'une vérité que l'on voudrait
définir". Augmentée d'extraits de ses carnets, de ses notes
et d'un documentaire, cette exposition tente d'ébaucher la
carrure faussement fragile d'une aventurière dont les talents
photographiques ont laissé des témoignages justes tant ils
ont été burinés par les sels d'argent.
C'est
de la Bretagne qu'elle apprend l'océan, la mer. Roscoff, Concarneau
sont des lieux de résidence qui ancrent dès son enfance ce
qui devient en grandissant une véritable passion. Engagée
en 1935 par Édouard Danois, directeur de l'Office scientifique
et technique des pêches maritimes [OSTPM], elle est rapidement
détachée à bord du Président Théodore Tissier pour effectuer
plusieurs missions en mer. Commence alors un travail d'observation
ou l'appareil photographique est un outil précieux. Elle embarque
ensuite sur les bateaux de pêche tels que le Vikings, un Terre-Neuvas,
le Volontaire, un chalutier avec lequel elle passe de la Méditerranée
aux côtes de l'Afrique de l'Ouest, puis dans le sillage d'autres
navires elle découvre l'Afrique occidentale.

De
ces voyages, elle ramène des notes qui serviront à l'écriture
de plusieurs ouvrages ainsi qu'une partie des images présentées
au Pavillon des Arts. Certains des marins qu'elle photographie
racontent dans un documentaire l'entêtement inconsidérément
réfléchi dont elle faisait souvent preuve, ballottée, tenant
à peine sur ses appuis, l'objectif dans le chalut ou pendue
dans les agrès. Tenace, elle arrache à la mer les images de
resquilleurs attachants, hissant le chalut dans une vague,
le halant dans la houle, puis libérant les morues du "cul-du-chalut"
avant de les trier sur le pont. Elle conserve le regard de
ses premières missions pour l'OSTPM, elle scrute, observe
l'épissure sur le pont, la glace dans les cales, et pourtant
discrète, petite parmi les grands, elle réussit à saisir quelques
temps faibles, ceux où les marins, "bosco" ou mousse se reposent
dans les bannettes, se confient aux mains du coiffeur, s'agitent
dans le "carré". Elle se cale dans les mouvements de pêcheurs
de Dahomey, de Tamara, de Casamance, du port de Conakry...
Et s'il était facile de croire que ces images sont plus douces
parce qu'elles figurent parfois des pirogues et que les eaux
semblent y être plus calmes, il n'en est rien, la force qui
s'en dégage est identique aux précédentes. Elle se risque
aussi hors des flots battus. Il y a là les dockers du port
d'Oran [Algérie, 1941], un portrait d'Étienne "le catholique"
[Guinée, 1946], un berger Peul [Sénégal, 1943], quand il ne
s'agit pas des routes de Groix [Ile de Groix, années 50] ou
d'épaves de bateaux sur la côte atlantique [1918].
La
mer est là, elle est dans tout, sans se départir de ces paysages
aux humeurs et aux embruns changeants. Terres étrangères sur
l'eau, les bateaux et les erres qu'ils emmènent et ramènent
vers d'autres bords n'ont jamais cessé de passionner Anita
Conti. Passion sans demi-mesure que ces images dévoilent autant
qu'il est possible à ceux qui restent à terre.
Claudia
Mélin
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Pour
en savoir plus
-
Le catalogue de l'exposition : La dame de la mer - Anita Conti
(1899-1997), photographe, éditions revue Noire en collaboration
avec l'association "Cap sur Anita Conti", 192 p., 195 F.
- Anita Conti, L'océan, les bêtes et l'homme ou l'ivresse
du risque, éditions Payot & Rivages, 1999, Paris, 369 p.,
135 F.
- Anita Conti, Racleurs d'océans, Petite bibliothèque Payot
/ Voyageurs, éditions Payot & Rivages, 1998, 280 p., 75 F.
- Anita Conti, Géants des mers chaudes, Petite bibliothèque
Payot / Voyageurs, éditions Payot & Rivages, 1997, 222 p.,
64 F.