Les Absents
C'est
l'histoire d'une absence, jouée par des absents. Le manquant,
celui qui n'est plus à l'image, c'est Odell
Barnes, exécuté à l'âge de 31 ans le 1er mars 2000, après
avoir été sommairement jugé et avoir passé près de dix ans
dans le couloir de la mort où il a constamment clamé son innocence.
Au chevet de la table d'exécution, des comploteurs ordinaires,
sans ambition ni sentiments particuliers, de simples citoyens
texans… En une trentaine de photographies, Jérôme Brézillon
plante le décor d'une mort singulière et montre son envers,
audacieusement tranquille. Les images exposées à la FNAC Forum
jusqu'au 19 janvier manifestent à leur manière contre la peine
de mort et participent au mouvement qui, suite à l'exécution
d'Odell Barnes, a réactivé la révolte face à l'indifférence
qui semble de mise outre-Atlantique.
Huntsville
Plusieurs
itinéraires sont possibles au voyageur qui souhaite découvrir
les images de cette bourgade texane. Il peut partir de la
Chambre, franchir les hauts murs de la prison et errer ensuite
au gré des avenues, carrefours, parkings, restaurants et autres
lieux d'insouciance de la ville. Ou, à l'inverse, cheminer
progressivement vers le centre, vers cette sobre image de
la table du trépas. Quel est le vrai décor, quel est son envers
? Où est le lieu du crime ? Les images sont ambiguës, le propos
ne l'est pas et les questions qu'elles suscitent sont claires.
En voyant évoluer les citoyens de Huntsville dans leur tranquille
ballet aux confins de la Chambre, cette femme assise dans
un bar, cette autre sur un parking de supermarché, ou encore
ces amoureux échangeant un baiser au pied des murs de la prison,
le malaise, puis le sentiment de l'absurde s'installent. Et
l'on ne peut s'empêcher de penser à d'autres crimes qui, autrefois
mais aujourd'hui aussi - est-ce la peur, l'incapacité de voir
? - ont de même suscité l'ignorance. Plus que de dénoncer
la peine de mort en soi, il s'agit plutôt de s'élever contre
ses circonstances atténuantes, cette banalisation de l'exécution,
cette indifférence des concitoyens… Ainsi sont les absents
de la conscience.
Wichita
Falls
Autre
voyage, au lieu du crime supposé d'Odell Barnes. Une ville-ruine,
ébauche ou débauche. Tout y est abandon, désertion. La présence
humaine est fantomatique. Des traces, ici une aile de voiture,
là un bout de route : des soi-disant preuves, des bouts de
vie. Les images de Jérôme Brézillon relèvent de l'enquête
photographique, elles montrent un autre décor stratégique
de l'histoire de feu Odell Barnes. Dans un tel univers, qui
transpire le doute, la décomposition, la faillite, la vie
ne peut que mal tourner.

Témoins
(à charge)
Un
troisième volet de l'exposition et consacré à des portraits
de la famille et des amis d'Odell Barnes, et des protagonistes
de l'affaire. Campés dans leur rôle, le père, la mère, le
frère, le conseiller spirituel, le premier avocat, le médecin
légiste, le juge, le témoin à charge défilent devant l'objectif,
chacun profondément imbus de sa mission. Un peu comme dans
les images qu'August Sander fit de ses compatriotes allemands
au début du XXe siècle, chacun incarne son personnage avec
conviction et détails dans la pose et les attributs. Mais
peu d'émotion dans ces visages et ces corps où la fonction
prend toute la place. Absence d'hommes.
A
propos des Américains de Robert Frank (1958), Jean-Claude
Lemagny a écrit : "La photo vise dès lors à montrer l'existence
qui déborde toujours ce que l'on attend et ce que l'on en
dit, l'existence qui bave (les Américains, c'est aussi la
Nausée de Sartre) en dehors des idées." De Robert Frank
à Jérôme Brézillon, en passant par Raymond Depardon, Wim Wenders
et tant d'autres, de désert en désertion, l'Amérique sait
toujours s'absenter.
Fabienne
Siegwart
Photographie de Jérôme Brézillon/Métis
Réagissez
à cette chronique sur le forum
de Flu.
---