récidive
majeure des outsiders de l'Art
L'antinomie
de l'Art et de la technologie apparaît encore pour beaucoup
comme une évidence indiscutablement immuable. Ceux-ci argueront
de la supériorité des arts dits "classiques" [dessin, peinture,
sculpture, musique] sur les "abracadabrantesques" produits
technologiques que d'aucuns souhaiteraient qualifier d'œuvres
artistiques. Parce que la photographie, un art "jeune" né
de l'ère industrielle, mécanique, a souffert de sa reproductibilité,
s'essayant même à ses débuts à imiter la peinture pour légitimer
sa nature artistique, parce qu'elle a peiné à entrer dans
les musées, notamment les musées européens, on aurait pu croire
que cette querelle des anciens et des modernes n'aurait plus
lieu d'être aujourd'hui, rendue obsolète par cet exemplaire
précédent. Et pourtant… Ce que l'on appelle aujourd'hui les
arts multimédias arrivent difficilement à trouver leur public,
qu'il soit professionnel ou amateur.
Voilà
certainement une des raisons qui explique qu'une fois encore
la Maison Européenne de la Photographie abrite le Festival
International Arts Outsiders dont c'est la seconde édition.
Créée l'année dernière à l'initiative de Henry Chapier et
Jean-Luc Sauret, la manifestation investit aussi à Paris la
galerie Agathe Gaillard, l'espace d'Art Yvonamor Palix et
les Grandes Marches. Le 13 septembre dernier son lancement
a coïncidé avec l'ouverture à Monaco d'un cyber café où elle
a provoqué pour l'occasion la tenue d'un débat sur "les enjeux
de la création multimédia face à l'Internet", en même temps
que Cyril Anguélidis réalisait devant le public une œuvre
numérique assistée par ordinateur. Parallèlement, elle s'est
aussi installée à Los Angeles dans la galerie "Electronic
Orphanage" où devrait être créée pour l'occasion une horloge
numérique au rythme cardiaque !
Hormis
les conférences sur l'art et les nouvelles technologies telle
que "L'art numérique face à la critique" et la programmation
de films d'images de synthèse comme le best of du "forum des
images qui dépassent l'imagination" [Imagina] qui y tiendront
lieu et place, la Maison Européenne de la Photographie accueille
de nombreuses œuvres de ces outsiders de l'art.
Les
arts multimédias utilisent la technique, la machine, la mécanique,
des matières froides, des écrans, du verre et du son, des
lignes téléphoniques et des câbles opérateurs. Même
si cela peut constituer un chaotique mélange pour des sens
délicats, il n'en est rien ! Les œuvres présentées à l'occasion
de ce second festival susciteront sans contestation des réactions
où la curiosité, l'étonnement et le plaisir argumenteront
une réflexion plus générale sur la définition contemporaine
de l'art.
Edmond
Couchot et Michel Bret sèment à tout vent à la MEP. Je
sème à tout vent est une œuvre interactive. Le souffle
du visiteur dans un petit capteur anime sur l'écran une ombelle
de pissenlit ou une plume. Leurs mouvements suivent ainsi,
fidèles, la force, les aléas, la durée, la décrue du souffle
qui les crée. Doucement cette vision insignifiante émeut et
com-prend une poésie interactive. De là il faudra enfourcher
prestement la bicyclette de Rob White, Ibis. Des carnets
de route de son grand-père, de ses peintures, de ses photographies
rapportés d'un voyage en France au début du siècle, Rob White
a formé le dessein de créer une bicyclette qui permettrait,
immobile, de voyager et de découvrir l'itinéraire, les images
et les histoires de son aïeul. En deux coups de pédale, Isis,
grâce à un écran placé devant elle, emmène son coureur anachronique
dans les chemins du bassin d'Arcachon ou à Pampelune dans
les montagnes. Augmenté de vidéos réalisées par le petit fils
qui s'est lancé sur les traces de son grand-père, cet itinéraire
varie selon les éléments de la mécanique du cycle que l'on
fait jouer : la sonnette, le pédalier, le frein, le guidon
sont autant de fonctionnalités qui enrichissent ce voyage
initiatique dans l'art numérique.

Nicole Tran Ba Vang
Plus
inquiétantes mais non moins "étranges et pénétrantes", les
images empreintes de Paul Thorel réduisent en traces zébrées
d'horizontales blanches et noires le réel qu'il photographie.
Images mémorielles, précises dans leurs évasions, qui ne cesseront
d'interroger une fois qu'on les aura laissées après soi. Ludiques
mais acides, les photographies de Nicole Tran Ba Vang (lauréate
du Prix Arcimboldo 2001 attribué chaque année par la fondation
Hewlett Packard France et Gens d'Images à un créateur numérique)
rappellent grâce à quelques coups d'aiguilles numériques,
que le corps n'est qu'un masque vestimentaire aux faux plis
drolatiques. Avec sa Collection Printemps / Été 2001, elle
fait défiler sur les murs les images de mannequins humains
à la peau dorsale corsetée de cordons noirs, aux jambes agrafées
d'épingles à nourrice. Ces modèles aux corps élancés et vernis
paraissent tout à coup bien dérisoires drapés qu'ils sont
dans leurs artifices : haute couture pour des variations réflexives
sur le corps, un objet chirurgical implanté, greffé, découpé,
ciselé et remodelé où la peau est tissu, où le chirurgien
devient couturier, où enfin l'artiste expose les contradictions
d'une société grièvement esthétisée.

Christophe Luxereau
D'autres
œuvres encore, comme les travaux de Christophe Luxereau, Avatars
"a schizophrenic vision of our personality", ou de Catherine
Ikam et Louis Fléri, Web Humans, une installation consacrée
aux milliers d'humanoïdes réplicants et clones qui peuplent
le réseau, créent un nouvel espace dans l'art. Elles découvrent
ainsi de nouvelles matières, de nouvelles aspérités, sollicitent
autrement les sens, interrogent et réfléchissent certaines
inconsciences tout d'un coup évidentes, amusent, jouent d'une
ironie tragique bien qu'elles laissent souvent la place au
plaisir spontané et amusé, celui qui réjouit les petits qui
font irruption dans la cour des grands : une composition en
binaire majeure pour quelques outsiders autrefois mineurs.
Claudia
Mélin
Liens
la
galerie virtuelle du festival : art-outsiders.com
Maison Européenne de la Photographie : mep-fr.org
manetas.com
nomemory.org
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