|
Quand la beauté est une vision
"L'art est une vision rendue visible". Herbert List exprime ainsi sa volonté de toujours puiser son inspiration depuis son image
intérieure,
ce qui distingue l'artiste du photographe reporter. Fasciné par la Grèce Antique, il réalise dans l'entre-deux guerres des clichés de ruines mythiques en y mêlant souvent les corps de jeunes gens
qu'ils rend aussi beaux que des statues. Il inscrit ainsi ses "visions" dans une intemporalité qui va caractériser toute son uvre.
Herbert List, né en 1903 à Hambourg au sein d'une famille de négociants, va sadonner complètement à la photographie à partir des années 30, après sa rencontre
avec Andreas Deininger et le mouvement Bauhaus. Il s'installe à Paris en 1936 et fait de longs séjours en Grèce et en Italie, jusquà sa mort en 1975. Une
rétrospective lui est consacrée aujourdhui à la Mission du Patrimoine
Photographique, à Paris, où sa recherche d'une expression personnelle de la beauté est bien
mise en valeur à travers ses cinq thématiques.
- Fotografia
metafisica, des visions métaphysiques, véritables métaphores surréalistes, où la réalité, l'illusion et le fantasme sont étroitement mêlés, concentre le travail
de jeunesse d'Herbert List. Une époque qui l'a beaucoup rapproché de Giorgio de Chirico, de Dali et de Magritte, où il a pu explorer les techniques de
détournements de l'image : surimpressions, reflets, flous, mises en scène, photomontages.
- Mythe et apocalypse rassemble ses images des ruines grecques où la vie semble sublimée pour extraire de la pierre l'essence de la beauté. Une mise en scène du
Beau qui trouve son revers négatif dans ses reportages sur les ruines du Munich de l'après-guerre qui prennent une valeur symbolique.
Viennent ensuite les
Fils du soleil, ces jeunes hommes, amis ou rencontres fortuites saisis sur les plage de la Baltique et de la Méditerranée, qui font écho aux icônes
de la Grèce Antique. Les corps sont beaux, jeunes, plein de vie, mais sans faire l'objet d'aucune glorification. Au naturel, sur le sable, comme
un éloge à la beauté qui ferait se rencontrer l'architecture et le corps. Des torses bâtis comme des colonnes grecques qui traduisent un goût hédoniste de la vie et des arts. Cette série ne
sera publiée qu'après la mort d'Herbert List et fait partie du travail qui, avec ses critiques virulentes du nazisme et ses amitiés homosexuelles, l'a poussé à fuir
l'Allemagne en 1936.
Les Portraits sont de véritables rencontres avec l'ensemble de l'intelligentsia européenne de l'après-guerre, et surtout des amitiés nouées avec les plus grands
artistes : Picasso, Braque, Cocteau, Morandi, Colette, Stravinsky, Gide, Pasolini... Sur le portrait, List a écrit en 1943: "Pour qu'un portrait soit convaincant, il faut
que le photographe soit en empathie avec la personnalité de son sujet. Il ne lui est guère possible de créer une image vraiment ressemblante d'un être auquel rien ne
le lie". Il garde le souci de confronter ses propres visions avec la réalité. Ce qui lui importe n'est pas de reproduire la beauté d'un visage mais d'en saisir le caractère.
Les portraits de Picasso, de Braque ou de Colette sont ainsi autant de moments que List a pu capter et qui ont imprimé sur le papier un rayonnement, quelque chose
de difficilement définissable qui pourrait être le for intérieur de ces personnalités.
L'exposition se termine sur les
Instants. Herbert List est entré à l'Agence Magnum en 1952, à la demande de Robert Capa. Il réalise, à l'occasion de nombreux
voyages en indépendant ou pour l'agence, des reportages où apparaissent ses préoccupations artistiques. Avec "le soir après le travail", un instant de vie dans la
Rome populaire des années 50, le photographe montre, en plus du document sociologique, une intimité particulière qui le rapproche du néo-réalisme italien. Il a
travaillé d'ailleurs aux côtés de Vitorio De Sica, avec lequel il composa un recueil consacré à Naples en 1961.
Herbert List sest employé à immortaliser la beauté, à saisir la vie dans son essence la plus secrète. Le pouvoir du photographe n'est-il pas celui d'arrêter le temps ?
La série "Vu par la fenêtre", réalisée en 1953 à Rome au téléobjectif depuis sa chambre de la place du Trastevere, offre des moments furtifs d'un même lieu, où
passent au hasard des personnages et où le temps s'étire sur ces instants volés.
Chrystel
Jubien
|