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"Celui qui possède l'information possède le
pouvoir" Denis Robert, 2002
"Mafias asiatiques, comptes bancaires secrets,
attaque par virus informatiques, pressions politiques
et policières", voici un bref aperçu de ce que
vous découvrirez au fil des pages de Révélation$
et de La Boite Noire, résultats de plus
de trois ans d'enquêtes de Denis Robert, journaliste
et romancier, dans le milieu de la haute finance
internationale. Pas étonnant que les médias "traditionnels"
aient été interdits à la lecture de ces deux "opus
magnum" du journalisme d'investigation moderne.
Denis Robert y brosse le portrait de notre époque
totalement contrôlée par l'économie ou même le
plus influent des politiques à bien du mal à faire
entendre sa voix. "Clearing", "Off-Shore", autant
de termes techniques auxquels les lecteurs curieux
vont devoir s'habituer pour se faire une idée
précise d'un système pas vraiment légal, utilisé
par les plus grandes banques mondiales et qui
gère en sous-main nos cagnottes personnelles,
comme celles des plus grands gangsters de la planète.
Dans La Boite Noire plus précisément, Denis
Robert raconte les répercussions de la publication
de son premier livre Révélation$ qui mettait
en évidence les agissements occultes de "la banque
des banquiers", la société Clearstream. Un nom
aux consonances ironiques ("Flux Clairs") quand
on sait qu'elle servait (et sert encore) à détourner
non pas des millions d'euros, mais des trillions
et cela annuellement ! Conséquence de ces "révélations",
impact des nouvelles technologies sur ce banditisme
que l'on dit "en col blanc", monnaie virtuelle
et magouilles politico-mediatiques, Denis Robert
nous dit tout sur "le côté obscur
de la finance" internationale. Du Luxembourg jusqu'aux
Côtes de la Floride dans le fief de la Scientologie,
La Boite Noire est une enquête mais aussi
un parfait thriller pour ceux qui veulent comprendre
dans quel monde nous vivons.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, pourriez-vous
nous présenter succinctement Révélation$,
votre précédent livre, puisqu'il est intimement
lié au nouveau, La Boite Noire ?
C'était le premier étage de la fusée. Il porte
ce titre en raison du film de Michael Mann avec
Al Pacino et Russel Crowe(1). Quand je l'ai vu,
j'ai été très étonné par l'histoire des liens
entre le journaliste américain et son indicateur
infiltré (que l'on nomme "insider", NDR), un ingénieur
révélant des aberrations dans l'industrie du tabac.
C'était les mêmes relations que j'entretennais
avec Ernest Backes, mon "insider". Il était cadre
dans l'industrie bancaire au Luxembourg. Ses révélations
portent sur une arnaque financière énorme, à l'échelle
de la planète. Grâce à lui j'ai compris que dans
les échanges bancaires, des transferts sont organisés
par des méga-structures sans frontières, dont
une a pour nom Clearstream. Ernest Backes, qui
co-signe avec moi Révélation$, était un des fondateurs
de cette multinationale de la finance. Ce que
nous révélions et que nous prouvions dans le premier
livre, c'est qu'il existe une sorte de "deuxième
chemin" dans le système financier de cet organisme
Clearstream ("la banque des banquiers"), qui échappe
à tout contrôle. C'est un outil servant à la dissimulation
de flux financiers occultes. Un documentaire de
75 minutes qui s'appelait Les Dissimulateurs
a vu le jour paralèllement et a été diffusé sur
Canal +. Le deuxième étage de la fusée c'est ce
second livre La Boîte Noire qui raconte
tout ce qui s'est passé depuis et qui va plus
loin dans les explications et la dénonciation
de ce système.
Quels ont été vos motivations pour faire cette
enquête ?
La justice et une certaine idée que je me fais
de la vérité. Chomsky dit que le rôle d'un intellectuel
est de lutter contre le mensonge. Quand je me
suis lancé, je ne savais vraiment pas où j'allais.
Ernest était plus aguerri que moi. Mais je me
suis accroché. Je n'ai pas aimé les calomnies
dont nous avons été l'objet. On touche avec notre
affaire, au coeur du coeur du pouvoir. Le pouvoir
des banquiers. Clearstream appartenait aux plus
grandes banques de la planète. Il y avait donc
une complicité de la part de certains de ces banquiers.
Ça a l'air gros, mais c'est c'est la réalité.
La preuve, c'est que le PDG de cette multinationale
qui était en place depuis onze ans a été licencié
après la sortie du livre. Et qu'aujourd'hui ils
changent d'actionnariat. C'est un peu la méthode
Vivendi : quand la Générale des Eaux a été très
attaquée, elle a aussi changé de nom et d'actionnariat.
Elle s'est appelé Vivendi... Plus fondamentalement,
je crois qu'aujourd'hui, c'est le devoir des livres
et des écrivains de se battre contre ces montagnes,
et contre ces mensonges, car si nous ne le faisons
pas, qui le fera?
Bruce Sterling, écrivain de science-fiction,
écrit dans un de ses célèbres romans (2): "Depuis
l'invention des transferts de fonds électronique,
l'argent est devenu une donnée comme les autres",
cela résume t'il la philosophie de Clearstream
en matière de finance ?
L'argent reste le nerf de toutes les guerres.
J'ai mis du temps à assimiler ce qu'était l'argent
aujourd'hui. L'argent se résume en tout et pour
tout à des codes électroniques. On ne peut plus
s'imaginer l'argent sous forme de cash. Dès qu'il
est déposé dans une banque, il se transforme en
valeur mobilière, et voyage. Gérer l'argent de
la planète, c'est aussi et surtout accéder à l'information
financière. Celui qui possède l'information possède
le pouvoir. C'est pour ça que des structures comme
Clearstream sont si méconnues du public. Seuls
les initiés y ont accès. Et parmi ces initiés,
seul un petit nombre a accès à tous ses secrets.
Avec nos livres, nous avons brisé un tabou, et
un secret. Aujourd'hui, comme l'on écrit des juges
européens dans une tribune, "il y a un avant et
un après Révélation$". Je suis assez fier
de ça, même ce n'est pas encore vraiment gagné.
L'inventeur de la cybernétique, Norbert Wiener
disait que la technologie rendrait la société
et son fonctionnement plus transparent, avec Clearstream
on se rend compte que certains ont su utiliser
cette technologie pour la rendre plus opaque.
Opacité : c'est le maître-mot. Au départ, le clearing
est une belle invention : dans les années 70,
cela fonctionnait comme une coopérative d'entraide
inter-bancaire. Il n'y avait plus de déplacement
physique des valeurs. Entre les clients-partenaires
régnaient la confiance, car tous les comptes étaient
publiés ("officiels" pour ceux à qui le
terme semble vague). Cela se passait, en principe,
dans la transparence. Ce qui ne veut pas dire
que tout le monde pouvait avoir accès aux informations.
Simplement, tous les comptes, et donc les titulaires
des comptes, étaient visibles. Il était difficile
d'accepter n'importe qui dans ce système, difficile
de tricher. Quand certains comptes ont commencé
à ne plus être publiés, le ver était dans le fruit.
L'Etat, le public, sans le savoir a fait confiance
au pouvoir d'auto-régulation des banquiers, mais
avec le temps des utilisateurs peu scrupuleux
ont compris le formidable intérêt qu'il y avait
à ne plus apparaître aux yeux des autres. Nous
entrons là , dans l'univers d'une finance parallèle.
Quels pourrait-être les effets néfastes d'un
système ou toutes transactions bancaires s'effectuent
de manière électronique et donc virtuelle ? Cela
semble être le projet de beaucoup d'organismes
financiers, avec la création de portes-monnaies
électroniques ?
C'est le problème de la virtualité et de la propriété.
Ce qui m'a fasciné dans l'histoire Clearstream,
c'est de voir que tout était dématérialisé. Avant
les actions ou les obligations se dealaient sous
forme de titres papier. Aujourd'hui, elles ne
sont que numéros électroniques. L'argent voyage
de Lugano à Miami en passant par Jersey. Et pourtant,
concrètement elle reste dans la mémoire d'un ordinateur
qui se trouve au Luxembourg. C'est la clé. Ça
commence à se compliquer quand vous vous dîtes
"mais si tout est virtuel, qui peut être sûr de
la propriété d'un titre ou d'un magot ?". Clearstream
gère les flux visibles et les flux invisibles.
Cela cautionne tous les dérapages.
A la lecture de votre livre on constate que
"tout est finance", le politique n'existe donc
plus ?
Dans des pays comme le Luxembourg, elle n'existe
évidemment plus. Les hommes politiques de ce pays,
comme la plupart de ses journalistes d'ailleurs,
sont des pantins aux ordres du monde financier.
Un exemple ? Mon dernier livre est best-seller
là-bas, mais il n'y a pas eu une ligne dans la
presse. Mais ce serait un peu facile de jeter
la pierre aux seuls Luxembourg ou Clearstream.
Ce pays et cette banque des banques sont bien
utiles aux autres pays et aux autres banques.
On trouve vraiment de tout chez Clearstream ;
des sociétés inscrites dans des paradis fiscaux,
comme la banque noire de Elf, ou des banques très
connues. Je n'ai aucun doute sur l'utilité de
Clearstream. Près de 50 trillions d'Euros sont
passés par ses tuyaux en 2000. 105 pays sont représentés
et irrigués par le système Clearstream, dont 41
paradis fiscaux. C'est un moteur de l'économie
parallèle. Les initiés le savent. Mais admettre
que ce qu'on dit est vrai reviendrait à ébranler
toute la place financière.
Subissez-vous des pressions ? Avez-vous eu
parfois peur pour votre vie ?
Les pressions n'ont pas cessé depuis trois ans.
J'ai été parfois angoissé ou fatigué, mais je
n'ai jamais eu vraiment peur.
Vous parler des "insiders", les personnes qui
vous ont aidé à pénétrer Clearstream "de l'intérieur",
ils ont subis des pressions, parfois très inquiétantes,
ce milieu fonctionne comme dans une série noire.
Ici, la réalité bat la fiction. La Boite Noire
c'est un vrai thriller, et un thriller vrai. Ce
n'est pas qu'une histoire de chiffres, c'est une
histoire d'hommes qui se rencontrent, hésitent,
ont peur des répercussions de ce qu'ils vont dire,
ou montrer. Cela devient, au fil du temps, un
combat un peu désespéré. Enfin, je vous dis ça
aujourd'hui. Je penserai peut-être l'inverse demain.
Le rapport de force est inégal. Je m'attendais
à affronter des puissances financières, mais je
ne pensais pas avoir contre moi une grande partie
de la presse, celle qui dort et joue délibérément
le jeu des puissants.
Aujourd'hui pensez-vous que ces "révélations"
justement changeront quelque chose au mode de
fonctionnement du milieu de la finance ?
Fondamentalement, non. En surface oui, ils ont
viré un PDG, vendu Clearstream. Bientôt la boîte
changera de nom. Il est bon que les gens soient
informés de ce qui se passe. Ce qu'il y a de passionnant
dans une aventure comme celle-là, c'est d'avoir
le sentiment d'être un explorateur pénétrant un
territoire inconnu. Ça ne m'intéresse pas d'écrire
dix fois le même livre, ou de devenir un fonctionnaire
de l'investigation. Par contre, là, même si c'est
difficile, j'ai la certitude d'innover, de faire
découvrir. Et, en définitive, d'être utile.
A votre avis, pourquoi les politiques ont ils
zappés le problème du "banditisme en col blanc"
pendant toute la campagne présidentielle ?
Il faudrait leur demander. J'ai écrit un long
texte à ce propos (dans les Inrocks). J'ai appelé
ça "Dernière élection avant liquidation". La finance
a pris le pouvoir sur l'économique, qui avait
déjà pris le pouvoir sur la politique. On en est
là. On sort d'une élection où aucun vrai débat
n'a été lancé. Regardez Chirac, écoutez-le parler.
Réfléchissez deux secondes à ce qu'il dit. Et
vous verrez que son discours n'a qu'un moteur
: l'impuissance. La démission face à la toute-puissance
financière. La gauche gestionnaire, celle de Fabius,
de Jospin et des socialistes de droite, a fait
pareil. Avec une circonstance aggravante : la
trahison. Maintenant, leur problème à tous est
d'éviter la crise de régime. Ils vont avoir du
mal. À force de ne débattre de rien, de taire
l'essentiel, de croire en l'amnésie des gens,
on prend un pari risqué. Le crime est à l'intérieur
de nos sociétés, disait Debord. C'était il y a
trente ans. Le crime a eu le temps de prospérer,
de muter. Les victimes aussi.
(1) Révélations Micheal
Mann, Warner Bros. 2000
(2) Les Mailles du Réseau Bruce
Sterling, Pdf, 1999
Une version courte de cet interview est parue
initialement dans Coda
magazine
Révélation$ et La Boite
Noire, sont tous deux parus chez Les
Arènes
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