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| The Irish Rover |
| Un
héros moderne |
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Si
Shane est un héros moderne, c'est que la déliquescence de sa dentition, en plus
d'être un manifeste pour la Sécurité sociale made in France, lui permet de chanter
avec les tripes et uniquement avec les tripes, de boire quatre à cinq fois plus
vite que n'importe qui et d'atteindre une tessiture qui, selon les jours, évoque
Sinatra ou Joey Starr. Shane Mac Gowan est surtout connu en France pour une poésie
qui convoque l'idée que l'on se fait de l'Irlande, une poésie à base d'alcool,
de convivialité et d'herbes sauvages. L'art de la composition de Mac Gowan dépasse
en réalité ces sortes de clichés. Si la musique est presque toujours calquée sur
des thèmes récurrents et hérités des chants traditionnels irlandais, la musique
des Pogues a réussi à fusionner le rock anglais dans ce qu'il avait de meilleur
(les Clash, les Specials, les groupes de Manchester) et la tradition, à réinvestir
toute l'énergie ouvrière contenue dans des instruments déconsidérés comme le banjo
ou l'accordéon dans un motif pop conventionnel. Les concerts des Pogues et de
Mac Gowan, comme Across the Broad Atlantic, sont toujours émaillés en plus
des chansons de deux ou trois instrumentaux où les musiciens se livrent à des
performances- concours endiablées entre leurs instruments. Ces instants sont les
plus sûrs moyens de transmettre une énergie qui court depuis des générations et
d'assurer la jonction entre la violence du punk et les racines rurales de la musique
irlandaise. On peut se rendre compte de cette alliance presque contre nature lorsque
Mac Gowan chante Lonesome Highway avec une voix de doux dingue. Tout ceci
a été rendu possible par la synthèse opérée à l'initiative de Mac Gowan et de
quelques uns de ses prédécesseurs entre une musique d'essence rurale et le rock
travaillé dans les villes industrielles.
Les textes de Mac Gowan, eux aussi, dépassent de beaucoup le cadre des chansons
à boire. Le parolier Mac Gowan adopte au fil des années deux principaux modes
de composition qui sont le conte et la poésie. Le premier nous vaut les "grandes
chansons tragiques", présentes ici, qui ont une puissance évocatrice extraordinaire
comme the Irish Rover, Streams of Whiskey ou le cataclysmique Sick
Bed of Cuchulainn - l'une des chansons les plus violentes et gaillardes de
la trilogie - qui reprend l'histoire du Gargantua de la mythologie irlandaise,
un être de whisky, de sexe et de tourbe. Dans cette veine là, Mac Gowan raconte
la mer, les naufrages et les départs. Il effectue un travail d'historien et de
passeur d'histoires qui le relie directement à des poètes comme Dylan Thomas ou
William Blake. Ses récits sont précis, souvent hilarants et mettent en évidence
des caractères saillants du tempérament irlandais. Ainsi de l'histoire de The
Irish Rover, sorte de radeau de la méduse rabelaisien, ou le dernier survivant
(avec un chien) témoigne des orgies et des outrances qui ont précédé le naufrage.
L'écriture de Mac Gowan est partout littéraire et riche en références qui dépassent
ce qu'on peut attendre de l'écriture pop.
La veine poétique nous offre, dans l'ouvre de Mac Gowan, des centaines de chansons
plus intimistes qui valent pour le mariage qu'elles proposent entre une symbolique
traditionnelle (la nature, la mer, le départ, l'amour) et les signes de la modernité
et de la décadence industrielle du pays. Dirty Old Town est restée emblématique
de cette nouvelle poésie urbaine mais on en trouve des dizaines et des dizaines
d'exemple dans l'ouvre des Pogues, de Rainy Night In Soho, superbe errance
dans les rues de Londres, entre les pissotières et les bars, à A Pair Of Brown
Eyes, en passant par la plus belle chanson qui ait jamais été écrite pour
fêter Noël : Fairytale of New York.
Sur le concert enregistré à Dublin et New York, la version proposée est chantée
avec Theresa Mac Gowan. On ne sait pas au juste si Theresa est l'épouse ou la
sour de Shane. Sa voix est affligeante mais elle ne rend la chanson que plus merveilleuse.
La Bête rencontre la Belle. L'un est junky et alcoolique et l'autre aspire à une
vie rangée. L'homme et la femme s'insultent et chantent leur amour dans un duo
désespéré qui tirerait des larmes à un cadavre. "It was Christmas Eve, babe
/ In the drunk tank, an old man said to me won't see another one / And then he
sang a song / A rare old Mountain Dew/Tune / i turned my face away and dreamed
about you/ Got on a lucky one / Came in 1921 / I got a feelin / This year is for
me and you / So happy Christmas / I love baby / I cant see a better time for all
our dreams come true."
L'opposition de la richesse qui les environne et du dénuement du couple est l'un
des moteurs de l'émotion. Mac Gowan réussit en deux couplets à faire jaillir des
rues de NY le couple de clodos, avinés et crasseux, et à leur donner une dignité,
comme Baudelaire avait relevé les mendiants dans les Yeux des Pauvres.
La chanson se termine par ces mots "I could have been someone / (Well so could
anyone / You took my dreams from me / When i first found you) / - I keep them
with me babe / I packed 'em with my own / Can't make it all alone / I built my
dreams around you." Dans sa version originale, il n'y a guère de bonheur immédiat
plus douloureux que cette chanson.
Avec une paire d'yeux bruns [suite]
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