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Par Benjamin Berton
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  • Entre art et suicide

  • Un héros moderne

  • Avec une paire d'yeux bruns

  • Liens
  • Discographie
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    - Across the Broad Atlantic

    - Red Roses for Me

    - Rum, Sodomy, and the Lash

    - If I Should Fall from Grace with God

    - Peace and Love

    - Hell's Ditch

    - The Snake

    - The Crock of Gold

    The Irish Rover
    Shane Mac Gowan's Popes - Across the Broad Atlantic (Eagle Records)
    Shane Mac GowanUne fois n'est pas coutume, j'écris la chronique de ce disque à la première personne. Non pour me mettre en avant ou jouer la carte de la subjectivité mais simplement pour vous prévenir que s'agissant de Shane Mac Gowan et des Pogues, il ne faut pas croire un seul mot de ce que je dis : je ne fais preuve d'aucune bonne foi et d'aucun sens de la mesure. Aux environs de 1988, j'ai assisté à mon premier concert rock - mon premier concert tout court si l'on excepte un spectacle d'Annie Cordy quelques années plus tôt. Pour la première fois, je me suis retrouvé dans une fosse (commune), pour la première fois, je me suis fait bousculer ailleurs que dans un stade de foot, marcher sur les pieds et vomir dessus. Shane Mac Gowan chantait ce soir-là. J'avais vu les Pogues quelques semaines avant à la télé où Alain Delon les avaient invités sur Canal Plus dans Mon Zénith à moi (l'émission présentée par Michel Denisot). C'était la première fois que les Pogues passaient à la télévision française. Ils ont retrouvé son chemin quelques années plus tard> > lorsque le splendide Fiesta (une histoire de marins qui fréquentent les bordels et font les quatre cents coups) a été utilisé pour le générique d'une émission de Patrick Sébastien, s'imposant dans les esprits comme une sorte de nouvelle queue leu leu. Lorsque Shane Mac Gowan a chanté Dirty Old Town, avec Delon en arrière-plan, j'ai compris immédiatement que ce type là crachait et cracherait du rock par tous ses orifices jusqu'à ce qu'il casse sa pipe.

    Lors du fameux concert, donné à la Foire Commerciale de Lille, Shane Mac Gowan a réussi, tout en chantant, à traverser la scène dans toute sa longueur, soit une bonne vingtaine de mètres, avec une bière en équilibre sur la tête. Il ne l'a pas fait tomber. Il marchait fier et droit malgré l'ivresse qui le menait de temps en temps à s'éclipser pour dégobiller dans un seau placé près de la batterie. Pour fêter cet exploit, il a descendu d'une traite une demie douzaine de canettes qui traînaient au pied de son micro. C'était pour moi un exemple sans précédent qui encore aujourd'hui résume assez bien l'image que je me fais du rock : un travail d'équilibriste entre l'art et le suicide.

    Shane Mac Gowan, sur cette définition, est probablement avec Nick Cave, qu'il a croisé à plusieurs reprises en studio (et notamment sur le très beau Death is Not the End, une reprise de Dylan sur Murder Ballads), l'un des meilleurs rockers de notre époque. Les Pogues de l'époque n'avaient rien de traditionnels. Ils ne jouaient pas de musique irlandaise. Ils n'avaient pas de cornemuse. Ou s'ils avaient tout cela, c'était dans le seul but de produire une musique punk dégageant une énergie et une force que je n'ai retrouvées ailleurs que lorsque j'ai vu Morrissey ou les Make Up sur scène. Jem Finer a passé une bonne partie du concert à nous projeter des gouttes de sueur et de bières sur le visage. C'était une pluie délicate qui nous tombait dessus, à la fois poisseuse et parfumée. J'en redemandais.

    Lors de ce concert, j'ai vu mes premiers punks, des iroquois et des skins main dans la main, un type énorme avec une sorte de boule de cheveux décolorée haute de plusieurs dizaines de centimètres au dessus du crâne, mes premiers pédés qui se galochaient avec la langue en dehors de la bouche, des noirs avec des kilts, des trentenaires avec des gamins perchés sur leurs épaules. Il y avait de tout aux concerts des Pogues. Le set s'ouvrait alors comme sur le disque Across the Broad Atlantic par If I Should Fall From Grace With God plus puissant qu'un titre des Pistols. Je n'avais pas eu le temps de compulser les textes mais je ressentis dès le début du pogo, le sentiment de chute de la race humaine qui me força à me cramponner pendant les deux heures de folie qui suivirent aux mains, aux épaules, et au dos de mes camarades. Shane Mac Gowan était à ce moment là au sommet de son art. Il venait d'enchaîner avec Red Roses for Me, Rum, Sodomy and the Lash, puis If I Should Fall., trois albums d'une telle qualité que plus de la moitié de leurs titres continuent vingt ans après d'être appris par cour par les types qui fréquentent les bars de Dublin. Il était clair à partir de ce moment-là que Shane Mac Gowan ne pouvait que rester cette figure tutélaire qu'il était devenu pour moi.

    Les albums suivants des Pogues (et notamment le très beau Peace and Love avec sa couverture de boxeur dont j'allais retrouver l'imagerie bien plus tard sur Southpaw Grammar, le cinquième album de Morrissey ) comportaient tous au moins quatre ou cinq titres gigantesques dont A Rainy Night in Soho (que l'on retrouve sur le live enregistré en 2001), les somptueux Summer in Siam, Lorca's Novena ou Sayonara sur Hell's Ditch, le dernier album du groupe avec Mac Gowan à sa tête, ou encore plus tard, après la séparation, les merveilleux titres que sont That Woman's Got me Drinking, le nostalgique Her Father didn't like me anyway ou the Snake with the Eyes of Garnet, entre la poésie de l'absinthe et l'univers de Jean Lorrain. Même sur les derniers albums, qui sont nettement moins bons, Shane Mac Gowan a gardé toute sa fierté et est capable de morceaux de bravoure étonnants. Sa créativité n'a jamais diminué, même si comme beaucoup d'alcooliques, il a eu tendance parfois à répéter certains motifs musicaux parce qu'il ne se souvenait plus les avoir composés avant ! Le personnage de Paddy Rolling Stone, un mélange de barde irlandais, de poète et de bandit nous a valu quelques perles et notamment le très bon Poor Paddy Works on the Railway, repris ici en live, dans une version particulièrement convaincante.

    Un héros moderne [suite]

     
    Shane Mac Gowan - The Irish Rover / Fluctuat.net - Dossiers 2003