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| The Irish Rover |
| Shane
Mac Gowan's Popes - Across the Broad Atlantic
(Eagle Records) |
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Une
fois n'est pas coutume, j'écris la chronique
de ce disque à la première personne. Non pour
me mettre en avant ou jouer la carte de la subjectivité
mais simplement pour vous prévenir que s'agissant
de Shane Mac Gowan et des Pogues, il ne faut
pas croire un seul mot de ce que je dis : je
ne fais preuve d'aucune bonne foi et d'aucun
sens de la mesure. Aux environs de 1988, j'ai
assisté à mon premier concert rock - mon premier
concert tout court si l'on excepte un spectacle
d'Annie Cordy quelques années plus tôt. Pour
la première fois, je me suis retrouvé dans une
fosse (commune), pour la première fois, je me
suis fait bousculer ailleurs que dans un stade
de foot, marcher sur les pieds et vomir dessus.
Shane Mac Gowan chantait ce soir-là. J'avais
vu les Pogues quelques semaines avant à la télé
où Alain Delon les avaient invités sur Canal
Plus dans Mon Zénith à moi (l'émission présentée
par Michel Denisot). C'était la première fois
que les Pogues passaient à la télévision française.
Ils ont retrouvé son chemin quelques années
plus tard> > lorsque le splendide Fiesta
(une histoire de marins qui fréquentent les
bordels et font les quatre cents coups) a été
utilisé pour le générique d'une émission de
Patrick Sébastien, s'imposant dans les esprits
comme une sorte de nouvelle queue leu leu. Lorsque
Shane Mac Gowan a chanté Dirty Old Town,
avec Delon en arrière-plan, j'ai compris immédiatement
que ce type là crachait et cracherait du rock
par tous ses orifices jusqu'à ce qu'il casse
sa pipe.
Lors du fameux concert, donné à la Foire Commerciale de Lille, Shane Mac Gowan
a réussi, tout en chantant, à traverser la scène dans toute sa longueur, soit
une bonne vingtaine de mètres, avec une bière en équilibre sur la tête. Il ne
l'a pas fait tomber. Il marchait fier et droit malgré l'ivresse qui le menait
de temps en temps à s'éclipser pour dégobiller dans un seau placé près de la batterie.
Pour fêter cet exploit, il a descendu d'une traite une demie douzaine de canettes
qui traînaient au pied de son micro. C'était pour moi un exemple sans précédent
qui encore aujourd'hui résume assez bien l'image que je me fais du rock : un travail
d'équilibriste entre l'art et le suicide.
Shane Mac Gowan, sur cette définition, est probablement avec Nick Cave, qu'il
a croisé à plusieurs reprises en studio (et notamment sur le très beau Death
is Not the End, une reprise de Dylan sur Murder Ballads), l'un des
meilleurs rockers de notre époque. Les Pogues de l'époque n'avaient rien de traditionnels.
Ils ne jouaient pas de musique irlandaise. Ils n'avaient pas de cornemuse. Ou
s'ils avaient tout cela, c'était dans le seul but de produire une musique punk
dégageant une énergie et une force que je n'ai retrouvées ailleurs que lorsque
j'ai vu Morrissey ou les Make Up sur scène. Jem Finer a passé une bonne partie
du concert à nous projeter des gouttes de sueur et de bières sur le visage. C'était
une pluie délicate qui nous tombait dessus, à la fois poisseuse et parfumée. J'en
redemandais.
Lors de ce concert, j'ai vu mes premiers punks, des iroquois et des skins main
dans la main, un type énorme avec une sorte de boule de cheveux décolorée haute
de plusieurs dizaines de centimètres au dessus du crâne, mes premiers pédés qui
se galochaient avec la langue en dehors de la bouche, des noirs avec des kilts,
des trentenaires avec des gamins perchés sur leurs épaules. Il y avait de tout
aux concerts des Pogues. Le set s'ouvrait alors comme sur le disque Across
the Broad Atlantic par If I Should Fall From Grace With God plus puissant
qu'un titre des Pistols. Je n'avais pas eu le temps de compulser les textes mais
je ressentis dès le début du pogo, le sentiment de chute de la race humaine qui
me força à me cramponner pendant les deux heures de folie qui suivirent aux mains,
aux épaules, et au dos de mes camarades. Shane Mac Gowan était à ce moment là
au sommet de son art. Il venait d'enchaîner avec Red Roses for Me, Rum,
Sodomy and the Lash, puis If I Should Fall., trois albums d'une telle
qualité que plus de la moitié de leurs titres continuent vingt ans après d'être
appris par cour par les types qui fréquentent les bars de Dublin. Il était clair
à partir de ce moment-là que Shane Mac Gowan ne pouvait que rester cette figure
tutélaire qu'il était devenu pour moi.
Les albums suivants des Pogues (et notamment le très beau Peace and Love
avec sa couverture de boxeur dont j'allais retrouver l'imagerie bien plus tard
sur Southpaw Grammar, le cinquième album de Morrissey ) comportaient tous
au moins quatre ou cinq titres gigantesques dont A Rainy Night in Soho
(que l'on retrouve sur le live enregistré en 2001), les somptueux Summer in
Siam, Lorca's Novena ou Sayonara sur Hell's Ditch, le
dernier album du groupe avec Mac Gowan à sa tête, ou encore plus tard, après la
séparation, les merveilleux titres que sont That Woman's Got me Drinking,
le nostalgique Her Father didn't like me anyway ou the Snake with the
Eyes of Garnet, entre la poésie de l'absinthe et l'univers de Jean Lorrain.
Même sur les derniers albums, qui sont nettement moins bons, Shane Mac Gowan a
gardé toute sa fierté et est capable de morceaux de bravoure étonnants. Sa créativité
n'a jamais diminué, même si comme beaucoup d'alcooliques, il a eu tendance parfois
à répéter certains motifs musicaux parce qu'il ne se souvenait plus les avoir
composés avant ! Le personnage de Paddy Rolling Stone, un mélange de barde irlandais,
de poète et de bandit nous a valu quelques perles et notamment le très bon Poor
Paddy Works on the Railway, repris ici en live, dans une version particulièrement
convaincante.
Un héros moderne [suite]
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