Pour
les rastas, le langage est une arène,
un lieu de lutte politique et de transformation
personnelle. Puisque l'Anglais est associé
à la mise en esclavage (enslavement)
du peuple africain, sa grammaire, sa phonologie
et sa sémantique ne sont pas considérés
comme venant du cœur ("heartical"),
c'est-à-dire comme étant capables
d'exprimer la conscience et la culture africaines.
Au cours du XX° siècle, la structure
phonologique des mots anglais fut sondée
et cassée en deux pour exposer l'opposition
entre les sons et la signification des mots.
Ces morceaux furent ensuite ré-assemblés
pour donner de nouveaux mots appelés
up-full sounds.
Par exemple, le préfixe de dans le
mot dedicate (prononcé dead-i-cate)
fut éliminé à cause de
sa similarité sonore et signifiante
avec le son de contenu dans les mots anglais
death ou destruction. Le préfixe de
fut remplacé par un son qui signifie
l'inverse. En l'occurrence, live (la vie)
est pris pour remplacer de (la mort) : dedicate
devient donc livicate
(live-i-cate).
Dans le mot understand, le
son un fut de la même façon remplacé
par le son o (de over). Understand devient
ainsi overstand
(ou parfois o-stand) pour montrer que tous
les locuteurs d'une langue sont égaux
et que, par conséquent, aucun d'entre
eux ne peut être placé en dessous
des autres (under = en dessous).
Le son up dans le mot oppression
fut remplacé par down, comme dans downpression
ou down-press-I, car peu de gens sont promus
(" pushed up ") économiquement
ou socialement tandis que beaucoup d'autres
sont déchus (" pushed down ").
L'oppression consiste justement à rabaisser
le peuple, ce que downpression rend mieux
- phonétiquement et par l'analyse du
mot-valise - que oppression.
Le son con contenu dans les
mots comme conscious (kon-scious) ou control
(kon-trol) est proscrit car il est assimilé
au k du mot créole kunni, qui signifie
" intelligent ". Le suffixe con/kon
est ainsi remplacé par le suffixe I,
ce qui donne Itrol
et Iscious. D'une
façon similaire, le suffixe dom fut
retiré du mot wisdom à cause
de sa proximité phonétique avec
le mot dumb (idiot), car on ne peut pas être
intelligent et idiot à la fois (wise/dumb).
On remplace ce suffixe par mom (wismom)
puisque mom signifie homme en créole
(wis-mom = wise man).
La refonte de termes anglais
permet aux rastas de lier les sons reconstruits
(up-full sounds) à des événements
historiques et à des logiques culturelles.
Le mot duppy
ou dupe, par
exemple, est d'origine africaine. Il fait
référence à un système
social dans lequel l'identité est composée
de plusieurs âmes. Chaque être
est doté d'un esprit unique, son âme
(duppy soul) et d'une personnalité
d'accompagnement (shadow spirit) qui incarne
le système social de différenciation
du bien et du mal. Lorsqu'une personne meurt,
un esprit voyage vers un autre monde tandis
qu'une ombre se tapit derrière l'esprit.
Grâce à une série de rituels,
l'ombre est dispersée sous la terre,
donnant aux vivants l'assurance qu'elle ne
sera pas utilisée à mauvais
escient. Dans les religions populaires des
Caraïbes (Pocomania, Revival), cette
ombre (shadow spirit) communique au cours
des transes extatiques avec un ensemble de
divinités afro-chrétiennes.
En somme, transformer les mots
de Babylone en mots rasta (heartical
words) est une démarche politique
d'appropriation des concepts et du monde.
Il s'agit par définition d'un processus
continu puisqu'il correspond à une
décolonisation des mots, des idées,
des actions et des comportements. Cette attitude
complète la démarche créole
consistant notamment à omettre le début,
le milieu ou la fin d'un mot (ex : workin'
pour working).
Nous manquons de temps, de
matériaux et de compétences
pour établir une analyse complète
et détaillée du patois rasta
et de ses dynamiques. Le glossaire proposé
à la fin de cette article doit être
considéré comme une simple introduction
à cette langue. Si vous désirez
la comprendre en détail, il vous faudra
glaner ça et là des informations,
notamment à partir des liens proposés
plus bas. Les linguistes gagneraient à
étudier ce sujet passionnant, au carrefour
de multiples enjeux sociaux et culturels.
Le rôle des mouvements migratoires,
les échanges sociaux, la façon
dont se disséminent les idiomes rastas
dans les langues occidentales, l'influence
de la musique sur la langue, la construction
de niveaux de langage différents au
sein du patois, le rôle de l'humour
ou l'influence des cultures contemporaines
(culture US, rap et ragga notamment) mériteraient
d'être approfondis. On pourrait par
exemple insister sur les constructions verbales
issues de représentations culturelles
telles que l'image du karaté dans le
cinéma. On sait, entre autres références
clefs, que les films de Bruce Lee et consorts
eurent une influence majeure sur la langue
car ils connurent un très grand succès
en Jamaïque dans les années 60/70.
Les rastas s'identifièrent aux héros
et recyclèrent leurs mimiques, leurs
cris, leurs attitudes, affirmant vouloir pratiquer
une forme de kung-fu verbal qui permettrait
d'abattre Babylone.
On pourrait également
insister sur le rôle fondamental joué
par certains locuteurs à l'influence
considérable, comme LKJ, le dub-prophet,
Peter Tosh ou Lee Scratch Perry, le producteur
génial qui fit des Wailers le plus
grand groupe du monde, grâce à
son talent de parolier et de musicien. Plein
d'humour, adorant les jeux de mots, les messages
cachés et les inventions verbales,
Scratch est à l'origine de textes superbes,
qui exercèrent une grande influence
sur la langue. Dans Them belly full, il fait
par exemple dire à Bob marley "
a hungry mob is an angry mob/A rain a fall
but the dirt is tough/ A pot a cook but the
food no' nough" (une foule affamée
est une foule en colère/la pluie tombe
mais le sol est dur/la marmite chauffe mais
il n'y a pas assez à manger). En quelques
mots et pas mal d'ellipses, il restitue ainsi
un contexte social et un message politique
d'une force brute, jouant sur les similarités
sonores pour mieux faire ressortir les constats
dramatiques (hungry/angry ; cook/no'nough).
Le message s'avère d'autant plus percutant
que le refrain sera mémorisé
par des millions d'auditeurs. Peter Tosh,
lui, était passé maître
dans l'art d'inventer des mots-valises pour
exprimer la vision rasta et donner aux concepts,
aux choses et aux gens un habillage sonore
et textuel plus conforme à la vision
qu'il en avait. Pour Peter Tosh, le système
se dit shitstem et la politique (politics)
devient polytricks, l'art d'infliger aux gens
toutes sortes de mauvais coups.
En définitive,
la grande force du patois rasta, c'est d'avoir
donné envie à des millions de
locuteurs dans le monde de comprendre et d'utiliser
ce langage. Evidemment, ce succès est
dû à l'immense popularité
de Bob Marley, dont les fans ont toujours
voulu comprendre le message, ce qui les amenait
à découvrir le parler rasta
et ses spécificités. Les communautés
jamaïcaines installées ici et
là dans le monde (et notamment en Angleterre)
ont poursuivi ce travail de dissémination
et d'influence linguistique. Loin de favoriser
un repli communautaire, le patois rasta exerce
donc une influence significative sur la culture
contemporaine, surtout lorsqu'il est couplé
à la puissance d'expression du reggae.
Big it up !
Glossaire
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