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Par Kzino
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  • Histoire d'une    langue

  • Le patois et la    culture rasta

  • Up-full Sounds

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  • Up-full Sounds
    Le Patois Rasta - Comprendre et parler le "dread talk" en quelques leçons

    Bob MarleyPour les rastas, le langage est une arène, un lieu de lutte politique et de transformation personnelle. Puisque l'Anglais est associé à la mise en esclavage (enslavement) du peuple africain, sa grammaire, sa phonologie et sa sémantique ne sont pas considérés comme venant du cœur ("heartical"), c'est-à-dire comme étant capables d'exprimer la conscience et la culture africaines. Au cours du XX° siècle, la structure phonologique des mots anglais fut sondée et cassée en deux pour exposer l'opposition entre les sons et la signification des mots. Ces morceaux furent ensuite ré-assemblés pour donner de nouveaux mots appelés up-full sounds. Par exemple, le préfixe de dans le mot dedicate (prononcé dead-i-cate) fut éliminé à cause de sa similarité sonore et signifiante avec le son de contenu dans les mots anglais death ou destruction. Le préfixe de fut remplacé par un son qui signifie l'inverse. En l'occurrence, live (la vie) est pris pour remplacer de (la mort) : dedicate devient donc livicate (live-i-cate).

    Dans le mot understand, le son un fut de la même façon remplacé par le son o (de over). Understand devient ainsi overstand (ou parfois o-stand) pour montrer que tous les locuteurs d'une langue sont égaux et que, par conséquent, aucun d'entre eux ne peut être placé en dessous des autres (under = en dessous).

    Le son up dans le mot oppression fut remplacé par down, comme dans downpression ou down-press-I, car peu de gens sont promus (" pushed up ") économiquement ou socialement tandis que beaucoup d'autres sont déchus (" pushed down "). L'oppression consiste justement à rabaisser le peuple, ce que downpression rend mieux - phonétiquement et par l'analyse du mot-valise - que oppression.

    Le son con contenu dans les mots comme conscious (kon-scious) ou control (kon-trol) est proscrit car il est assimilé au k du mot créole kunni, qui signifie " intelligent ". Le suffixe con/kon est ainsi remplacé par le suffixe I, ce qui donne Itrol et Iscious. D'une façon similaire, le suffixe dom fut retiré du mot wisdom à cause de sa proximité phonétique avec le mot dumb (idiot), car on ne peut pas être intelligent et idiot à la fois (wise/dumb). On remplace ce suffixe par mom (wismom) puisque mom signifie homme en créole (wis-mom = wise man).

    La refonte de termes anglais permet aux rastas de lier les sons reconstruits (up-full sounds) à des événements historiques et à des logiques culturelles. Le mot duppy ou dupe, par exemple, est d'origine africaine. Il fait référence à un système social dans lequel l'identité est composée de plusieurs âmes. Chaque être est doté d'un esprit unique, son âme (duppy soul) et d'une personnalité d'accompagnement (shadow spirit) qui incarne le système social de différenciation du bien et du mal. Lorsqu'une personne meurt, un esprit voyage vers un autre monde tandis qu'une ombre se tapit derrière l'esprit. Grâce à une série de rituels, l'ombre est dispersée sous la terre, donnant aux vivants l'assurance qu'elle ne sera pas utilisée à mauvais escient. Dans les religions populaires des Caraïbes (Pocomania, Revival), cette ombre (shadow spirit) communique au cours des transes extatiques avec un ensemble de divinités afro-chrétiennes.

    En somme, transformer les mots de Babylone en mots rasta (heartical words) est une démarche politique d'appropriation des concepts et du monde. Il s'agit par définition d'un processus continu puisqu'il correspond à une décolonisation des mots, des idées, des actions et des comportements. Cette attitude complète la démarche créole consistant notamment à omettre le début, le milieu ou la fin d'un mot (ex : workin' pour working).

    Nous manquons de temps, de matériaux et de compétences pour établir une analyse complète et détaillée du patois rasta et de ses dynamiques. Le glossaire proposé à la fin de cette article doit être considéré comme une simple introduction à cette langue. Si vous désirez la comprendre en détail, il vous faudra glaner ça et là des informations, notamment à partir des liens proposés plus bas. Les linguistes gagneraient à étudier ce sujet passionnant, au carrefour de multiples enjeux sociaux et culturels. Le rôle des mouvements migratoires, les échanges sociaux, la façon dont se disséminent les idiomes rastas dans les langues occidentales, l'influence de la musique sur la langue, la construction de niveaux de langage différents au sein du patois, le rôle de l'humour ou l'influence des cultures contemporaines (culture US, rap et ragga notamment) mériteraient d'être approfondis. On pourrait par exemple insister sur les constructions verbales issues de représentations culturelles telles que l'image du karaté dans le cinéma. On sait, entre autres références clefs, que les films de Bruce Lee et consorts eurent une influence majeure sur la langue car ils connurent un très grand succès en Jamaïque dans les années 60/70. Les rastas s'identifièrent aux héros et recyclèrent leurs mimiques, leurs cris, leurs attitudes, affirmant vouloir pratiquer une forme de kung-fu verbal qui permettrait d'abattre Babylone.

    On pourrait également insister sur le rôle fondamental joué par certains locuteurs à l'influence considérable, comme LKJ, le dub-prophet, Peter Tosh ou Lee Scratch Perry, le producteur génial qui fit des Wailers le plus grand groupe du monde, grâce à son talent de parolier et de musicien. Plein d'humour, adorant les jeux de mots, les messages cachés et les inventions verbales, Scratch est à l'origine de textes superbes, qui exercèrent une grande influence sur la langue. Dans Them belly full, il fait par exemple dire à Bob marley " a hungry mob is an angry mob/A rain a fall but the dirt is tough/ A pot a cook but the food no' nough" (une foule affamée est une foule en colère/la pluie tombe mais le sol est dur/la marmite chauffe mais il n'y a pas assez à manger). En quelques mots et pas mal d'ellipses, il restitue ainsi un contexte social et un message politique d'une force brute, jouant sur les similarités sonores pour mieux faire ressortir les constats dramatiques (hungry/angry ; cook/no'nough). Le message s'avère d'autant plus percutant que le refrain sera mémorisé par des millions d'auditeurs. Peter Tosh, lui, était passé maître dans l'art d'inventer des mots-valises pour exprimer la vision rasta et donner aux concepts, aux choses et aux gens un habillage sonore et textuel plus conforme à la vision qu'il en avait. Pour Peter Tosh, le système se dit shitstem et la politique (politics) devient polytricks, l'art d'infliger aux gens toutes sortes de mauvais coups.

    En définitive, la grande force du patois rasta, c'est d'avoir donné envie à des millions de locuteurs dans le monde de comprendre et d'utiliser ce langage. Evidemment, ce succès est dû à l'immense popularité de Bob Marley, dont les fans ont toujours voulu comprendre le message, ce qui les amenait à découvrir le parler rasta et ses spécificités. Les communautés jamaïcaines installées ici et là dans le monde (et notamment en Angleterre) ont poursuivi ce travail de dissémination et d'influence linguistique. Loin de favoriser un repli communautaire, le patois rasta exerce donc une influence significative sur la culture contemporaine, surtout lorsqu'il est couplé à la puissance d'expression du reggae. Big it up !

    Glossaire I

     
    Le Patois Rasta / Fluctuat.net - Dossiers 2003