Les
Jamaïcains parlent un patois qui révèle
certaines survivances africaines tandis que
les Rastas utilisent un dialecte spécifique.
Evidemment, les deux approches se mélangent
et s'influent mutuellement, notamment parce
qu'une large majorité de la jeunesse
jamaïcaine ne se définit par comme
rasta mais adopte certains codes de cette
communauté qui, stricto sensu, représente
dix pour cent de la population de l'île.
Les inventions linguistiques issues du monde
rasta se retrouvent naturellement dans le
reggae, ce qui explique leur influence (les
jeunes jamaïcains ne veulent pas forcément
devenir rasta, mais ils sont presque tous
fans de Sizzla). D'abord, il y a bien sûr
les mots propres à la culture Rasta,
comme Jah. Ensuite, on trouve des termes qui
ont évolué (brethren
pour brother par exemple) ou des tournures
anciennes remises au goût du jour pour
donner une tournure solennelle à certains
messages, comme dans les pièces de
Shakespeare (William, pas Robbie
!) : " Jah shall bringheth
smoother than oil ", chante Culture
dans Reasonning. Il y a aussi l'inversion
des formes pronominales, le nominatif (I par
exemple) étant utilisé pour
l'accusatif (me) et inversement. Bob
Marley chante ainsi " them belly
full but we hungry " au lieu de dire
" their belly are full but we are hungry"
(leurs ventres sont pleins et pourtant nous
avons faim).
Les formes nominatives sont
d'ailleurs utilisées de façon
redondante (" I " devient "
I and I ") : " I
and I a want to see King Rastafari
" dit encore Culture dans Jah pretty
face). En fait, les rastas utilisent de préférence
le " I " plutôt que tous les
autres pronoms (you, me they, etc.) parce
qu'ils considèrent que ces pronoms
sont générateurs de divisions,
tandis que I and I est facteur d'union, solidarisant
les hommes entre eux sous la bienveillance
de Jah, The most high (I). I and I signifie
donc littéralement " Jah et moi
". Pour dire " tu " (you),
un rasta aura tendance à dire "
I and I brethren ".
Les verbes sautent souvent
dans les phrases (" you a liar, you a
thief ") et les raccourcis anglais sont
encore plus raccourcis (want to donne wanna
en anglais parlé et waan
en patois rasta). Le tout se décline
d'une infinité de manière, le
reggae encourageant une invention perpétuelle
de mots et de formules pour accompagner les
riddims et trouver de nouvelles sonorités.
Brethren donne par exemple bredda
et la répétition des pronoms
peut être répétée
pour accompagner un accord (" You won't
even listen to I &
I & I " déplore Culture
dans Trust me). Cette manie va jusqu'à
remplacer le début d'un mot par "
I " : children devient Idren,
natural donne Ital.
En outre, les chansons sont truffées
de slogans rastas, comme Irie
Ites (formé à partir
de " Higher Heights " ou de "
Israelites "). Le pronom I remplace aussi
le son u dans des mots comme unity ou human,
qui deviennent Inity
et Iman.
Le vocabulaire rasta est naturellement
décliné des croyances et de
la culture rasta. Les Rastas se réfèrent
à cet univers symbolique en utilisant
le terme générique " culture
", synonyme de Rastafari. Il faut noter
que les Rastas n'utilisent jamais le mot rastafarisme,
puisqu'ils rejettent tous les " isms
", considérant que les idéologies
sont des instruments de domination. La cuisine,
par exemple, fournit énormément
de mots au patois rasta. Beaucoup de Rastas
sont végétariens et insistent
sur la nourriture naturelle (Ital
food), fruits, légumes et graines.
Callalo désigne
une plante originaire d'Afrique, sorte d'épinard.
Cerasee est une
plante sauvage grimpante qui donne un fruit
orangé. On utilise ses feuilles en
infusion comme laxatif, contre les maux d'estomac.
Cho cho est une
sorte de courge pulpeuse qui se cuisine et
se mange comme tel. Sans oublier le Ackee,
fruit national en Jamaïque, ni l'aloe,
ou sinkle Bible,
qui permet comme chacun sait d'apaiser les
brûlures et les irritations. Grâce
à lui, les Jamaïcains n'ont pas
à se ruiner en crèmes solaires,
d'ailleurs moins efficaces que l'aloe (l'aloe
se récolte un peu partout en Jamaïque,
car la plante y est omniprésente).
Certains Rastas refusent de
boire de l'alcool alors que d'autres apprécient
la bière Red
Stripe ou la Dragon
Stout de Jamaïque. D'autres ne
mangent pas de porc. Certaines interdictions
dérivent d'une interprétation
de la Bible et une partie des Rastas respectent
les tabous issus de l'Ancien Testament, comme
l'interdiction de dormir avec une femme lorsqu'elle
a ses règles. Cette restriction se
reporte dans la culture populaire jamaïcaine,
où les insultes les plus violentes
comportent une référence à
la menstruation, comme Blood
clot ! (caillot de sang) Ras
clot ! ou Bumba
clot !
Autre champ sémantique
assez développé : l'univers
lié à la
ganja. Sinsemilia,
chalice (pipe
à eau), collie
(herbe en argot), cutchie
(pipe en terre), herb,
lambsbread, spliff,
kaya, ishence
… les Rastas ont autant de mots pour
désigner l'herbe que les Eskimos pour
la neige.
D'autres formules types, liées
à la vie urbaine et au style de vie
des rude boys,
servent à qualifier des personnes ou
des situations. Johnny
too bad est un type peu recommandable,
pas forcément violent mais un peu escroc
(Horace
Andy dédie une chanson à
ce personnage sur son dernier
album). Un quashie
est un imbécile, un type capricieux
ou tatillon est fenky-fenky,
un baratineur se fera traiter de ginnal.
Tous méritent d'être traînés
dans la putta-putta
(la boue). Ces termes forment un héritage
du ghetto, dans ce qu'il a de pire (la violence,
la pauvreté, l'exclusion) et de meilleur
(l'humour, la solidarité).
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