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| Les annales du Disque Monde (suite) |
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Arrêtons
la les âneries et essayons de présenter sérieusement
le projet de Pratchett. Le Cycle du Disque
Monde est ce qu'on appelle communément
un récit d'anticipation ou d'anticipation qui
consiste en l'invention, dans toutes ses dimensions,
d'une monde secondaire, imaginaire ou alternatif.
Le Disque Monde est un mélange savant
du monde antique, du monde d'aujourd'hui, du
monde médiéval. Il a une tendance lourde à reprendre
la mythologie développée par Tolkien, à base
de trolls, de nains, de mages impuissants, de
monstres mais en lui faisant subir une Révolution,
une rotation, un roulé-boulé qui confère à l'ensemble
la causticité de Swift et la précision burlesque
des Monty Python. Le Disque Monde est une planète
plane : un disque donc, bordée par un vide intersidéral.
C'est une planète immense, dont on peut trouver
la géographie précise dans divers ouvrages parallèles,
et qui est dominée par la Cité cloaque d'Ankh
Morpork. Ankh est la capitale du Disque. Elle
est commandée par le Patricien, une sorte d'homme
politique chargé de faire régner une paix relative
entre les multiples Guildes qui constituent
la société de la ville : la Guilde des Mendiants,
des Voleurs, des Assassins, des Horlogers, des
Marchands de Pâté de Tête, des Alchimistes,
etc. Chaque année, le Patricien fixe le taux
de criminalité autorisé. Les voleurs et les
assassins, en bons gestionnaires de l'insécurité,
remettent à leurs victimes un bon qui témoigne
de la bonne marche des opérations. Après un
vol, il n'est pas rare à Ankh Morpork qu'on
puisse bénéficier de réductions sur un tas de
choses et récupérer ses biens en échange d'une
somme d'argent. Mais ce n'est pas vraiment l'objet
du Cycle que de décrire Ankh Morpork. Tous les
chemins y mènent, comme on dit là-bas. C'est
la ville de tous les dangers et où se déroule
tout de même souvent les intrigues. La ville
est protégée par les Agents du Guet (dont le
siège est au «Guet des Orfèvres»), incapables,
cosmopolites et dont le recrutement fait l'objet
de quotas raciaux, perturbée par les activités
sournoises de l'Université de l'Invisible et
de ses mages.
C'est à l'Université que réside Rincevent, l'un
des personnages clés de la série, le plus pitoyable
mage du Disque Monde, accessoirement
veule, lâche et sauveur du monde. Rincevent
apparaît dès le premier tome et revient à de
multiples reprises (notamment dans l'excellent
The Last Continent - T.22). Dans La
Couleur de la Magie et La Lumière Fantastique,
il accompagne, pour un grand tour du propriétaire,
le premier touriste du Disque Monde dans une
aventure dont il est difficile de se remettre.
Rincevent est accompagné par le Bagage, une
malle géante et sans fond, taillée dans du Poirier
Savant, et qui est portée par un bon millier
de petites pattes trapues et véloces. Le Bagage
avale les ennemis de son propriétaire et le
suit partout sur le Disque ou dans d'autres
dimensions. C'est également, sur le modèle des
animaux de compagnie, l'un des éléments les
plus attachants de la saga.
Ah oui. Le Disque Monde est posé sur le dos
d'un éléphant géant, lequel se déplace sur une
tortue encore plus grande dénommée A Tun. De
temps en temps, la Tortue est menacée mais là
encore, ce n'est pas l'objet principal du Cycle.
Parmi les personnages marquants, il y a aussi
la Mort. La grande faucheuse, qui vit dans une
grande bâtisse avec son serviteur, sa fille
adoptive, sa petite-fille pendant un bout de
temps. La mort présente la particularité de
s'exprimer uniquement en majuscule COMME CA
et d'arriver toujours à l'heure ou presque.
Elle entretient un rapport complexe à son métier
et mêle professionnalisme et états d'âme. La
Mort est souvent dépressive et, comme un Dieu
grec, emprunte parfois la vie des mortels pour
mieux les comprendre. Elle boit, prend un apprenti,
adopte un enfant et oublie de faire son travail
(le génial Mort - T4.) A y regarder
de plus près, la Mort est peut-être le personnage
le plus humain du Disque Monde. Elle est elle-même
l'employée d'une superstructure divine complexe
et bureaucratique et n'a pas toutes les clés
en mains pour tisser les fils du destin.
A vrai dire, le thème principal du Cycle est
difficile à dégager. Il est possible que l'enjeu
principal des 26 volumes soit le rapport entre
la fiction et le réel, la naissance et la mort
des mythologie et, par conséquent, un exposé
jouissif sur la nature du temps. Pratchett s'attarde,
par le biais de l'allégorie et de la farce,
sur la genèse de notre propre univers. The
Truth, le tome 25, est consacré à la naissance
du quatrième pouvoir sur le Disque : la presse.
A Ankh Morpork, on passe évidemment de l'invention
de la rotative à la naissance de la presse tabloïd
en moins de trois semaines. Les aller-retour
entre le Disque et la presse britannique sont
hilarants et particulièrement fructueux. Sur
Moving Pictures, l'un des plus brillants
exercices de l'auteur, on assiste à la naissance
du cinéma à travers une peinture sans concession
d'un Hollywood originel, peuplé de démons, de
starlettes sexy, d'apprentis producteurs, plus
caustique et efficace que n'importe quel Bûcher
des Vanités.
Il y a aussi le génial Sourcellerie,
sur le Génie et son rapport à l'ordre social,
un roman d'une grande finesse, digne d'un drame
Shakespearien, le succulent SOUL MUSIC, sur
le pouvoir du rock n'roll, ouvre définitive
sur l'implication dans l'art et la création,
le picaresque diptyque des sorcières composé
de Wyrd Sisters et de Witches Abroad,
le phénoménal Pyramids, et bien d'autres.
Ce qui fait la richesse des 26 tomes, au final,
c'est sûrement l'incroyable talent de conteur
de Pratchett et son impressionnante capacité
à marier les registres. A certains moments du
cycle, on se dit que, derrière la permanente
déconnade, l'humour invraisemblable de chaque
histoire, il y a un souffle épique, une furieuse
fusion de toutes les influences littéraires
connues à ce jour (Shakespeare beaucoup, Rousseau,
Homère, Jules César, parmi tant d'autres), une
exhaustive évocation de tous les thèmes littéraires
(la vengeance, l'amertume, la solitude, l'amour,
l'héroïsme, le sectarisme, la croyance, la bêtise,
la politique, l'histoire,.) qui situent l'ouvre
de Pratchett entre celle de Rabelais, pour la
démesure, le retournement des convenances et
la truculence, et celle de Joyce, par la volonté
de tout dire, de tout embrasser par la fiction,
de tout envelopper dans une aventure faite de
petits pas, de grandes dérobades et de permanentes
translations. La littérature de Pratchett est
une littérature du voyage, une littérature du
mouvement. Elle a une dimension physique, ultra
matérielle, gastrique qui permet une incarnation
fascinante des notions les plus complexes. La
précision des descriptions, leur caractère terre-à-terre,
presque vulgaire, produisent des éclairages
sans équivalents. Comme toute bonne littérature,
elle possède une immédiateté et un pouvoir d'explicitation
instantané du réel qui permet au lecteur de
COMPRENDRE instantanément la vérité d'un phénomène
sans qu'un mot soit dépensé en dehors de l'intrigue
romanesque. L'analyse est annihilée, sans fondement,
car remplacée et activée par la fiction. Pratchett
illustre à la perfection la théorie selon laquelle
la littérature serait la forme la plus aboutie
de la philosophie, l'allégorie romanesque la
figure la plus efficace de dissection conceptuelle.
Ainsi, les Annales font figure de monument
didactique, de saga picaresque et de tableau
sans failles de notre époque. Elles sont un
fabuleux livre d'images, la plus grande des
bandes dessinée jamais conçue, le meilleur réservoir
d'histoires pour enfants, de contes, de fous
rires qu'on ait jamais croisé.
Mieux vaut en rester là et conseiller de faire
l'investissement des 5 euros qui vous séparent
du premier volume, disponible comme les treize
premiers aux éditions J'ai lu.
Guide de
lecture [suite]
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