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Par Benjamin Berton
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  • Le double effet Disque Monde

  • The Pratchett Project

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  • Les annales du Disque Monde (suite)
    Arrêtons la les âneries et essayons de présenter sérieusement le projet de Pratchett. Le Cycle du Disque Monde est ce qu'on appelle communément un récit d'anticipation ou d'anticipation qui consiste en l'invention, dans toutes ses dimensions, d'une monde secondaire, imaginaire ou alternatif. Le Disque Monde est un mélange savant du monde antique, du monde d'aujourd'hui, du monde médiéval. Il a une tendance lourde à reprendre la mythologie développée par Tolkien, à base de trolls, de nains, de mages impuissants, de monstres mais en lui faisant subir une Révolution, une rotation, un roulé-boulé qui confère à l'ensemble la causticité de Swift et la précision burlesque des Monty Python. Le Disque Monde est une planète plane : un disque donc, bordée par un vide intersidéral. C'est une planète immense, dont on peut trouver la géographie précise dans divers ouvrages parallèles, et qui est dominée par la Cité cloaque d'Ankh Morpork. Ankh est la capitale du Disque. Elle est commandée par le Patricien, une sorte d'homme politique chargé de faire régner une paix relative entre les multiples Guildes qui constituent la société de la ville : la Guilde des Mendiants, des Voleurs, des Assassins, des Horlogers, des Marchands de Pâté de Tête, des Alchimistes, etc. Chaque année, le Patricien fixe le taux de criminalité autorisé. Les voleurs et les assassins, en bons gestionnaires de l'insécurité, remettent à leurs victimes un bon qui témoigne de la bonne marche des opérations. Après un vol, il n'est pas rare à Ankh Morpork qu'on puisse bénéficier de réductions sur un tas de choses et récupérer ses biens en échange d'une somme d'argent. Mais ce n'est pas vraiment l'objet du Cycle que de décrire Ankh Morpork. Tous les chemins y mènent, comme on dit là-bas. C'est la ville de tous les dangers et où se déroule tout de même souvent les intrigues. La ville est protégée par les Agents du Guet (dont le siège est au «Guet des Orfèvres»), incapables, cosmopolites et dont le recrutement fait l'objet de quotas raciaux, perturbée par les activités sournoises de l'Université de l'Invisible et de ses mages.

    C'est à l'Université que réside Rincevent, l'un des personnages clés de la série, le plus pitoyable mage du Disque Monde, accessoirement veule, lâche et sauveur du monde. Rincevent apparaît dès le premier tome et revient à de multiples reprises (notamment dans l'excellent The Last Continent - T.22). Dans La Couleur de la Magie et La Lumière Fantastique, il accompagne, pour un grand tour du propriétaire, le premier touriste du Disque Monde dans une aventure dont il est difficile de se remettre. Rincevent est accompagné par le Bagage, une malle géante et sans fond, taillée dans du Poirier Savant, et qui est portée par un bon millier de petites pattes trapues et véloces. Le Bagage avale les ennemis de son propriétaire et le suit partout sur le Disque ou dans d'autres dimensions. C'est également, sur le modèle des animaux de compagnie, l'un des éléments les plus attachants de la saga.

    Ah oui. Le Disque Monde est posé sur le dos d'un éléphant géant, lequel se déplace sur une tortue encore plus grande dénommée A Tun. De temps en temps, la Tortue est menacée mais là encore, ce n'est pas l'objet principal du Cycle.

    Parmi les personnages marquants, il y a aussi la Mort. La grande faucheuse, qui vit dans une grande bâtisse avec son serviteur, sa fille adoptive, sa petite-fille pendant un bout de temps. La mort présente la particularité de s'exprimer uniquement en majuscule COMME CA et d'arriver toujours à l'heure ou presque. Elle entretient un rapport complexe à son métier et mêle professionnalisme et états d'âme. La Mort est souvent dépressive et, comme un Dieu grec, emprunte parfois la vie des mortels pour mieux les comprendre. Elle boit, prend un apprenti, adopte un enfant et oublie de faire son travail (le génial Mort - T4.) A y regarder de plus près, la Mort est peut-être le personnage le plus humain du Disque Monde. Elle est elle-même l'employée d'une superstructure divine complexe et bureaucratique et n'a pas toutes les clés en mains pour tisser les fils du destin.

    A vrai dire, le thème principal du Cycle est difficile à dégager. Il est possible que l'enjeu principal des 26 volumes soit le rapport entre la fiction et le réel, la naissance et la mort des mythologie et, par conséquent, un exposé jouissif sur la nature du temps. Pratchett s'attarde, par le biais de l'allégorie et de la farce, sur la genèse de notre propre univers. The Truth, le tome 25, est consacré à la naissance du quatrième pouvoir sur le Disque : la presse. A Ankh Morpork, on passe évidemment de l'invention de la rotative à la naissance de la presse tabloïd en moins de trois semaines. Les aller-retour entre le Disque et la presse britannique sont hilarants et particulièrement fructueux. Sur Moving Pictures, l'un des plus brillants exercices de l'auteur, on assiste à la naissance du cinéma à travers une peinture sans concession d'un Hollywood originel, peuplé de démons, de starlettes sexy, d'apprentis producteurs, plus caustique et efficace que n'importe quel Bûcher des Vanités.

    Il y a aussi le génial Sourcellerie, sur le Génie et son rapport à l'ordre social, un roman d'une grande finesse, digne d'un drame Shakespearien, le succulent SOUL MUSIC, sur le pouvoir du rock n'roll, ouvre définitive sur l'implication dans l'art et la création, le picaresque diptyque des sorcières composé de Wyrd Sisters et de Witches Abroad, le phénoménal Pyramids, et bien d'autres.

    Ce qui fait la richesse des 26 tomes, au final, c'est sûrement l'incroyable talent de conteur de Pratchett et son impressionnante capacité à marier les registres. A certains moments du cycle, on se dit que, derrière la permanente déconnade, l'humour invraisemblable de chaque histoire, il y a un souffle épique, une furieuse fusion de toutes les influences littéraires connues à ce jour (Shakespeare beaucoup, Rousseau, Homère, Jules César, parmi tant d'autres), une exhaustive évocation de tous les thèmes littéraires (la vengeance, l'amertume, la solitude, l'amour, l'héroïsme, le sectarisme, la croyance, la bêtise, la politique, l'histoire,.) qui situent l'ouvre de Pratchett entre celle de Rabelais, pour la démesure, le retournement des convenances et la truculence, et celle de Joyce, par la volonté de tout dire, de tout embrasser par la fiction, de tout envelopper dans une aventure faite de petits pas, de grandes dérobades et de permanentes translations. La littérature de Pratchett est une littérature du voyage, une littérature du mouvement. Elle a une dimension physique, ultra matérielle, gastrique qui permet une incarnation fascinante des notions les plus complexes. La précision des descriptions, leur caractère terre-à-terre, presque vulgaire, produisent des éclairages sans équivalents. Comme toute bonne littérature, elle possède une immédiateté et un pouvoir d'explicitation instantané du réel qui permet au lecteur de COMPRENDRE instantanément la vérité d'un phénomène sans qu'un mot soit dépensé en dehors de l'intrigue romanesque. L'analyse est annihilée, sans fondement, car remplacée et activée par la fiction. Pratchett illustre à la perfection la théorie selon laquelle la littérature serait la forme la plus aboutie de la philosophie, l'allégorie romanesque la figure la plus efficace de dissection conceptuelle.

    Ainsi, les Annales font figure de monument didactique, de saga picaresque et de tableau sans failles de notre époque. Elles sont un fabuleux livre d'images, la plus grande des bandes dessinée jamais conçue, le meilleur réservoir d'histoires pour enfants, de contes, de fous rires qu'on ait jamais croisé.

    Mieux vaut en rester là et conseiller de faire l'investissement des 5 euros qui vous séparent du premier volume, disponible comme les treize premiers aux éditions J'ai lu.

    Guide de lecture [suite]

     
    Terry Pratchett - Les annales du Disque Monde / Fluctuat.net - Dossiers 2003