Même
si cela n’est mentionné nulle
part, on peut facilement envisager Trash comme
la suite directe de Flesh21.
D’abord parce qu’on retrouve évidemment
Joe Dallesandro, toujours aussi désirable
et mystérieux derrière ses expressions
inspirées et son regard pénétrant,
et ensuite parce que la plupart des séquences
du film consistent à le mettre en présence
de personnages qui mettront tout en œuvre
pour le posséder, sexuellement, cela
va sans dire.
Là où les données
du problème changent, c’est qu’entre
les deux films, le personnage de Joe est devenu
toxicomane et que la consommation d’héroïne
l’a rendu totalement impuissant. Incapable
de faire semblant d’aimer, il ne pourra
donc qu’accepter d’autres compromis
qui lui permettront de gagner de l’argent
à tout prix, non plus pour entretenir
son foyer, mais cette fois pour s’acheter
de la drogue.
Les bribes de morales présentes
dans Flesh volent donc en éclats et
on pénètre alors dans un univers
beaucoup plus noir et désespéré
où plus aucune porte de sortie ne pointe
à l’horizon. Joe rampe à
poil les trois quarts du film, on assiste
à des séances de piqûre
interminables, bref, quand Morrissey décide
de faire dans le trash, il n’y va pas
avec le dos de la cuiller, et Trainspoting
n’a qu’à aller se rhabiller.
On doit essentiellement ce
traitement du sujet à la position radicale
et toujours très conservatrice de Morrissey
vis à vis des drogues22.
Initialement, le film devait d’ailleurs
s’appeler Drug Trash, rendant l’intention
du réalisateur encore plus univoque.
Pour lui, s’il existe
en effet une humanité dans ses personnages,
ce n’est qu’un vestige rachitique
d’un sens moral perdu il y a bien longtemps.
Comme il le dira lui-même, « ces
personnages sont sympathiques et ils auraient
pu être des gens biens, mais pas dans
un monde aussi navrant ».
Dans Trash, c’est toute
la désillusion de Morrissey qui s’étale
sur la pellicule, et soudain le style faussement
approximatif développé dans
Flesh n’est plus ludique, pop, voire
pré-punk. Les errances de la caméra,
les mises au point hasardeuses se chargent
au contraire d’un sens différent,
plus vraiment risible, et témoignent
désormais de la vacuité des
destinés qu’on nous expose, de
l’inutilité de ces vies, comme
si l’œil lui-même était
las d’un spectacle si sordide et à
la fois si banal.
L’autre
technique de mise en scène chère
à Morrissey qui change de signification
de la même manière est celle
qui consiste à faire discuter un personnage
de sujets anodins pendant que se déroule
juste à côté de lui une
scène « subversive » (injection
de drogue, fellation, etc.). Quand dans Flesh,
ce procédé semblait vouloir
dédramatiser un acte qui n’avait
finalement rien de si terrible, Trash inverse
la donne et lui fait dire désormais
que si l’acte est banalisé, ça
n’est pas pour le bien de l’Humanité,
mais qu’il s’agit au contraire
d’un symptôme de sa perdition.
Dans ce tableau noir et visiblement
sans aucun sens, la seule trace d’espoir
qui subsiste finalement est incarnée
par le personnage de Holly Woodlawn, travelo
touchant qui ne cessera de vouloir former
un vrai couple avec Joe, peu importe s’il
ne veut pas la toucher, et qui ira jusqu’à
feindre d’être enceinte (!) devant
un inspecteur des services sociaux afin qu’elle
touche l’allocation lui permettant de
faire décrocher son compagnon de la
drogue.
Mais dans le monde pourri
tel que Morrissey le conçoit, aucune
échappatoire n’est envisageable
et la fin de Trash, tout comme celle de Flesh,
n’aura rien d’un happy end : sur
le lit, sans allocation, sans argent, sans
autre revenu que la revente des poubelles
trouvées sur le trottoir, Holly conclura
le film avec toujours ce même espoir
pathétique et sublime de s’en
sortir et d’être enfin heureuse
un jour en demandant une fois de plus : «
Joe, tu veux bien me laisser te sucer ? ».
Et se contentant de soupirer, celui-ci refusera…
une fois de plus.
La
trilogie - heat
21 A
la sortie de Flesh, une critique assassine
du New York Times qualifie le film de «
trash ». En guise de clin d’œil
et avant même de commencer le tournage,
Morrissey décide donc que ce sera le
titre de son prochain film, « pour voir
ce qu’ils vont bien pouvoir dire ».
22 Position qu’on
peut d’ailleurs rapprocher de celle
d’un écrivain contemporain de
cette époque, Hubert Selby Jr, dont
le Last Exit to Brooklyn est publié
pour la première fois en 1964 et Requiem
for a Dream en 1978. Comme pour Morrissey,
par l’exposition crue et sans concession
de la dégradation psychologique et
corporelle due à l’héroïne,
Selby entend dénoncer de toute ses
forces ce qu’il considère comme
une perversion majeure, symbole ultime d’une
société en déliquescence.