Paul
Morrissey
http://www.paulmorrissey.org/
Paul Morrissey n’est
pas une superstar. Pas assez futile, trop
terre à terre, sain d’esprit,
toutes les suppositions sont envisageables
mais un fait reste certain, c’est qu’on
ne le voit pas briller avec les autres pour
ses excentricités devant la caméra.
Pendant plusieurs années, il deviendra
au contraire l’homme de l’ombre
de la Factory, le gestionnaire, l’organisateur,
celui qui dans l’effervescence et la
folie ambiante sera l’homme à
ramener tout le monde à la raison et
à transcender les énergies pour
que l’extérieur sache ce qui
se passe ici.
Rencontre avec Warhol
Né en 1938, il étudie
d’abord la littérature (comme
Lou Reed et Gerard Malanga ) et d’après
sa biographie officielle, il travaille ensuite
dans les assurances et en tant que travailleur
social.
Ca n’est qu’au
cours de l’année 1965 qu’il
rencontre Malanga, déjà membre
permanent de la Factory et qui l’emmène
voir le film Vinyl, une adaptation libre du
Clockwork Orange de Burgess (publié
trois ans plus tôt) réalisée
par Warhol et dans lequel on voit apparaître
pour la première fois l’irrésistible
Edie Sedgwick.
Comme on l’a vu, c’était
en 1963 que Andy avait réalisé
Sleep et commencé à réellement
consacrer son temps au cinéma, abandonnant
progressivement la peinture . Le pop-artist
a alors besoin de quelqu’un qui prenne
en charge ses opérations cinématographiques,
règle les problèmes administratifs,
recrute les acteurs, bref, de quelqu’un
qui le débarrasse de toutes les tracasseries
matérielles qu’entraîne
la production d’un film. Morrissey ayant
déjà réalisé plusieurs
courts métrages, connaissant déjà
la plupart des lieux de diffusion de ce type
de cinéma à New York, il s’impose
donc comme le collaborateur idéal.
Dès ce moment, il devient
donc le complice de tous les instants de Warhol,
prenant en charge bien plus que sa fonction
initiale pouvait le laisser supposer, tant
les dîners mondains, les voyages à
l’étranger et la vie de jet-setter
infatigable de Warhol l’écartait
de la gestion de la Factory.
Exploitation ?
Au départ simple opérateur ou assistant
sur les films « Andy Warhol presents…
», il va petit à petit gagner
la confiance de son employeur pour finir par
être lâché seul avec la
caméra et les acteurs dans un décor
qu’il aura trouvé pour tourner
un film qu’il aura écrit. Au
générique pourtant, ces films
seront présentés comme ceux
de Warhol avec, quand il apparaissait, Paul
Morrisey au poste de « Executive Producer
» ou « Cameraman ».
Escroquerie ? Comme on l’a expliqué
plus haut, cela paraissait à cette
époque tout à fait normal au
contraire, tant le nom de Andy Warhol apportait
à celui qui se dissimulait derrière
assez de renommée pour diffuser son
propre travail tant qu’il acceptait
bien sûr les règles de ce jeu
directement inspiré du monde de la
mode où il était possible pour
un créateur de toujours rester dans
l’ombre de la marque pour laquelle il
travaillait. Parlerait-on d’escroquerie
ou d’exploitation dans ce cas ?
Chelsea Girls
L’un des tournants majeurs
dans l’idée que le public se
faisait des rapports créatifs entre
Warhol et Morrissey est la conception du film
Chelsea Girls. On peut affirmer sans trop
risquer de se tromper que c’est à
ce moment qu’on commence à supposer
que Warhol, s’il est à l’origine
des projets, laisse échapper quelque
chose de son travail. Apparaît alors
la figure de Paul Morrissey qui dès
ce moment ne cessera d’intéresser
les spécialistes jusqu’à
avoir obtenir la reconnaissance qu’il
a aujourd’hui et dont la sortie DVD
de la trilogie Flesh / Trash / Heat chez Carlotta
Films représente une sorte d’accomplissement18.
Chelsea Girls est à l’origine
une commande de Jonas Mekas qui désirait
projeter un film issu de la Factory dans sa
Film Makers’ Cinematheque, sur la 41e
rue. Warhol et Morrissey décidèrent
alors d’assembler 12 fragments tournés
de juin à septembre 1966 en un seul
film, projeté sur double écran
au format 16mm afin d’en réduire
la durée de 6h30 à 3h15.
L’effet de split-screen ainsi produit
renforcerait l’idée que les séquences
étaient des bribes de vies tirées
des chambres du Chelsea Hotel, même
si quelques plans avaient été
tournés dans l’appartement du
Velvet Underground sur la 3e rue Est ainsi
qu’à la Factory.
Beaucoup
de supputations furent faites au sujet de
la présentation sous cette forme mais
il s’avère aujourd’hui
évident que l’idée d’agencer
les séquences de manière cohérente
et à la limite de la fiction est entièrement
due à Paul Morrissey qui contrairement
à Warhol possédait premièrement
le souci de respect du public (rendant par
la même son cinéma beaucoup moins
extrême) mais aussi la connaissance
des circuits de distribution, plutôt
réticents en général
aux formes de cinéma avant-gardistes.
Pour la première de Chelsea Girls,
Morrissey ira jusqu’à distribuer
aux spectateurs un programme sur lequel figurait
le numéro des chambres du Chelsea Hotel
dans lesquels se passaient les différentes
séquences afin de mieux faire admettre
l’idée que cet assemblage de
prises constituait un tout cohérent.
Il dû renoncer à cette initiative
quand le célèbre hôtel
menaça d’attaquer la production
du film en justice.
C’est sans aucun doute à ces
efforts que Chelsea Girls doit son succès
relativement important. Il est par exemple
le premier film underground à rester
deux semaines à l’affiche d’un
cinéma de Manhattan, ce que les films-limite
de Warhol n’avaient jamais réussi
à faire.
L’indépendance
Après le succès
de Chelsea Girls, Paul Morrissey obtient donc
ce qui ressemble aux pleins pouvoirs pour
tout ce qui concerne la production et la réalisation
des films de la trademark « Andy Warhol
».
Suivent donc les tournages de Lonesome Cowboys,
une sorte de western queer hilarant que Morrissey
dirige de A à Z puis la fameuse trilogie
sur laquelle on reviendra dans le chapitre
suivant.
Après Heat, les productions de la Factory
entrent dans une phase beaucoup plus «
commerciale » et on pourra qualifier
d’essoufflés des films comme
Andy Warhol’s Blood for Dracula ou Andy
Warhol’s Flesh for Frankenstein, qui
reprennent finalement des recettes déjà
connues de l’imagerie de la Factory
pour les intégrer à des histoires
peu novatrices à rapprocher de la série
B19.
Après la Factory
Quand
il quitte Andy Warhol, autour de 1975, Paul
Morrissey continue de réaliser des
films pour son propre compte, mais il faut
croire que l’effervescence qu’il
avait expérimenté dans les locaux
de la Factory, avec sa galerie de superstars,
cette impression que quelque chose d’exceptionnel
était en train de se produire à
tout moment, se révéla un manque
impossible à combler. Ainsi après
ses six films suivants, réalisés
entre 1978 et 1988, il stoppera totalement
ses activités de réalisateur,
considérant, comme le souligne son
site officiel, que les systèmes de
financement tels qu’ils étaient
désormais organisés ne lui permettaient
plus de disposer de la liberté nécessaire
selon lui à toute création cinématographique.
Resteront donc de son travail, et ce pour
la postérité, une histoire houleuse
avec Andy Warhol tout d’abord, mais
surtout 3 objets-culte du cinéma d’avant-garde
new-yorkais des années 70 : le triptyque
Flesh / Trash / Heat.
La
trilogie
10
Les documentaires présents en
bonus sur le 4e dvd ne tarissent pas d’éloge
sur l’homme, interviews à l’appui,
mais de manière tellement dithyrambique
qu’on en viendrait à se demander
parfois si Warhol avait une quelconque importance
dans cette Factory… Heureusement, d’autres
témoignages (comme celui de Malanga
notamment ou de Warhol en personne dans son
Diary) nous apportent un contrepoint indispensable
pour se faire une idée de ce qui réellement
se passa à cette époque…
19 Ces deux films
seront pourtant produits par Carlo Ponti et
Jean-Pierre Rassam, spécialistes du
cinéma d’auteurs, de Godard à
Ferreri en passant par Eustache ou Pialat.