Si
le rapport narratif entre Flesh et Trash semble
assez évident, il n’en va pas
de même pour Trash et Heat pour la bonne
et simple raison que Morrissey, on l’a
vu, n’envisage aucun avenir pour le
personnage toxicomane de Joe.
Ainsi c’est le personnage
de Joey Davis qui fait son apparition (Joe
Dallesandro toujours), ancienne star-enfant
d’un sitcom à succès fraîchement
débarqué à Los Angeles
pour y relancer sa carrière. Là
bas, il fait la connaissance de Jessie (Andrea
Feldman, superbe), la fille d’une actrice
sur le retour recluse dans l’une des
immenses villas héritées de
ses divorces successifs.
Comme pour les deux précédents
films de la trilogie, l’enjeu majeur
du scénario réside donc dans
l’appropriation de Joe, pour diverses
raisons plus ou moins claires (luxure, stratégie,
amour, …).
Autant le dire tout net, Heat
ne possède pas la puissance de Flesh
et Trash. Premièrement parce que le
film est de facture beaucoup plus «
propre » que ses prédécesseurs
(montage traditionnel, moyens plus importants,
réalisation beaucoup plus découpée),
et ensuite parce que le scénario de
Morrissey laisse beaucoup moins de liberté
aux comédiens23
en leur fournissant des rôles pour la
plupart assez éloignés de leur
véritable nature. Ce qui était
la force de toute la production de la Factory
jusqu’à présent (l’utilisation
de comédiens amateurs) se transforme
donc en handicap dès qu’il s’agit
de ne plus, pour reprendre l’expression
de Warhol, « jouer à être
soi même ».
D’autre part, quand dans
les deux premiers opus de la trilogie, Joe
occupait tout l’espace du film, l’irradiant
de l’intérieur, son rôle
est cette fois cantonné à celui
de « l’acteur principal »,
dont on suit l’histoire, certes, mais
en prenant la liberté de le laisser
de côté assez souvent pour s’intéresser
à des seconds rôles omniprésents.
Heat
brise donc la magie et comme cela se produit
dans ce genre de cas, on voit fatalement apparaître
toutes les ficelles du stratagème,
nous qui n’en demandions pas tant. Et
Morrissey a beau nous parler, dans ses interviews,
du sujet de son film, l’explosion de
la famille américaine, l’intérêt
pour le travail fini faiblit irrémédiablement
au fur et à mesure que la caméra
s’attarde sur des scènes aux
enjeux trop lisses mais toujours filmées
de manière flottante, technique qu’on
attribue soudain à de l’amateurisme
de série B plutôt qu’à
une réelle recherche esthétique.
La seule qualité graphique
que l’on peut trouver à Heat,
parce qu’elle frappe réellement
le spectateur, c’est sa manière
de traiter l’éclairage des corps,
uniquement en lumière indirecte, ce
qui donne à chacun des plans de nus
un aspect de gravure de mode tout à
fait fidèle aux travaux qui se faisaient
à cette époque en la matière.
Au delà de ce qui n’est
finalement qu’un détail, une
seule réjouissance, comme le dernier
témoignage d’un monde déjà
oublié, c’est le personnage de
Jessie, fille-mère larguée qui
s’invente une homosexualité hasardeuse
et dont le jeu d’une Andrea Feldman
déchaînée réussit
à en faire le vrai centre d’intérêt
du film, virevoltant d’un plan à
l’autre avec sa voix de fausset, son
maquillage proto-gothique et ses allures à
la fois futiles et lugubres qui ne sont d’ailleurs
pas sans évoquer la présence
post-mortem de l’icône Edie Sedgwick.
De la grande époque
de la Factory, de ses expérimentations
radicales et de ses superstars, il ne restait
donc plus qu’elle dans le dernier volet
de la trilogie, et comme pour mettre un point
final à cette aventure cinématographique,
Andrea choisira le jour de l’anniversaire
(supposé) de Warhol, le 8 août
1972, pour inviter une demi-douzaine de ses
ex-petits amis à l’attendre en
bas de son immeuble de la Cinquième
Avenue. A l’heure dite, un crucifix
dans une main, une Bible dans l’autre,
elle se jettera par la fenêtre de son
appartement du 14e étage où
elle habitait avec ses parents.
Ce jour était
aussi celui du dixième anniversaire
de la mort Marylin Monroe…
23
Et ce malgré le fait que les
dialogues sont presque tous improvisés,
comme pour les autres films.