Quand
il commence à prendre la caméra,
dès 1963, c’est donc pour créer
de l’image, et surtout pas pour faire
du cinéma.
« C’est tellement simple de faire
un film, dira-t-il, il n’y a qu’à
photographier et les images sortent comme il
faut. »
Encore plus simple que la sérigraphie,
serait-on tenté d’ajouter. La multiplication
des images sous la pression d’un simple
bouton, et il aura presque paraphrasé
Godard avant l’heure, et ses « 24
fois la vérité par seconde ».
Car c’est bien la vérité
qui intéresse Warhol, mais pour lui,
la vérité, c’est que nous
sommes tous des débris, des cadavres
en sursis, tenus en vie seulement tant qu’il
reste de la pellicule5.
Alors il faut se filmer, sans cesse, les uns
les autres, sans avoir besoin du moindre prétexte,
produire des images, et se féliciter
d’avoir au moins servi à ça.
Exister ? N’exagérons pas. Les
images existent. Nous, non.
Mais même si la pression
d’un bouton est encore plus simple que
l’application de peinture sur une toile,
le rêve le plus ultime de Warhol, c’est
de ne plus rien faire du tout, non pas par
paresse, mais par culte de l’image,
afin que celle-ci s’auto-produise, sans
plus aucune intervention d’être
humain, et encore moins d’être
humain « artiste ». Quelle ne
serait pas sa joie s’il avait connu
notre époque sur-informatisée
et les applications artistiques telles que
le generative-art ou les algorithmes extracteurs,
l’intelligence artificielle et les environnements
virtuels...
Dans ces conditions, et de
la même manière qu’il avait
renoncé à effectuer lui-même
ses sérigraphies6,
mettant toute personne présente à
la Factory au travail, il renonce peu à
peu à appuyer sur le bouton de la caméra,
et finit par ne plus être présent
du tout sur le tournage de ses propres films
dont il ignore aussi bien le casting que ce
qui va s’y raconter. L’image se
crée, c’est tout ce qui lui importe,
et sa présence n’a aucun intérêt,
si bien qu’il aimerait même disparaître
complètement, ou en désespoir
de cause, finir par n’être qu’une
machine 7.
Et
c’est là qu’on touche au
cœur de la polémique des films
de Morrissey réalisés à
la Factory et produits par Warhol. Car certes
Paul Morrissey est l’unique scénariste,
opérateur et réalisateur de
ces œuvres, certes c’est son propre
génie qui s’exerce dans chacune
de ces productions, mais si on envisage ces
travaux du point de vue de l’orientation
que Warhol a peu à peu donnée
à son œuvre, se détachant
toujours plus de la conception et du produit
fini, dématérialisant l’artiste
comme jamais cela n’avait été
fait auparavant, même dans le ready-made
de Duchamp, alors le mystère reste
entier et à bien y songer, Flesh, Trash
et Heat sont peut-être les trois films
les plus exceptionnels de Warhol, justement
parce qu’il n’a rien à
voir avec eux, de près ou de loin.
Et pour cause : au moment
où Morrissey commence le tournage de
Flesh avec Jed Johnson à la Factory,
Warhol est à l’hôpital,
déclaré (un peu hâtivement)
cliniquement mort, alors qu’il vient
de se faire abattre par Valerie Solanis, l’une
de ses superstars. Dans son entreprise d’effacement
total, peut-être qu’il venait
tout simplement d’atteindre le stade
ultime de sa quête : continuer à
produire des images, alors même qu’il
était mort.
Notion de performance
dans le cinéma de Warhol
5 «
Je laisse tourner la caméra tant qu’il
y a de la pellicule. De cette façon,
je peux saisir les gens tels qu’ils
sont. Il vaut mieux se conduire naturellement
plutôt que de fabriquer une scène
et de se conduire comme quelqu’un d’autre.
Un film est meilleur si les gens sont eux-mêmes
sans essayer de jouer à être
eux-mêmes. » Warhol
6 En 1969, il déclare
à un magazine de la côte Ouest
: « Ca n’est même pas moi
qui fait mes peintures. Brigid Polk les fait
pour moi. » Devant la panique des collectionneurs
et des galeristes qui vendent des Warhol,
celui-ci est obligé de publier un démenti.
De la même manière, en 1968,
Gerard Malanga organise en Italie une vente
de faux Warhol qui obtient un grand succès.
7 « J’aimerais
être une machine, parce qu’elles
ont moins de problèmes. »