On l’aura compris. Parler de la trilogie
Flesh / Trash / Heat aujourd’hui est une
chose qui ne peut se faire sérieusement
sans se replonger dans le bain bouillonnant
de créativité où elle a
mûri. Et de la même manière,
il est impossible d’envisager l’histoire
de Paul Morrissey sans parler de celle d’Andy
Warhol, d’abord parce que ces deux noms
sont intimement liés au microcosme de
la Factory, mais surtout parce que longtemps,
Morrissey ne fut considéré comme
rien d’autre que l’un des nombreux
opérateurs du pape du pop-art, à
tel point que le fameux triptyque demeura plusieurs
années dans l’esprit du grand public
comme le résultat du seul travail d’Andy
Warhol.
Pour mieux saisir l’origine
de ce quiproquo et surtout ne pas tomber dans
le travers, trop souvent avancé par
la suite, qui voudrait que Warhol n’ait
rien fait d’autre que récupérer/voler
le travail de son ami, il convient de s’attarder
sur la conception du cinéma, et plus
généralement de l’œuvre
d’art, telle qu’elle était
envisagée par le créateur de
Empire.
La passion de Warhol pour le
cinéma remonte, comme pour beaucoup
de jeunes américains de sa génération,
à sa plus tendre enfance, bercée
par des icônes hollywoodiennes qu’on
propulsait alors dans les inconscients de
manière d’autant plus efficace
et radicale que l’industrie cinématographique
américaine connaissait un essor incroyable.
Juste avant la seconde guerre mondiale tout
d’abord, puis ensuite dès 1945
(Warhol a alors 17 ans), les USA exploitèrent
en effet au maximum le prestige tiré
de l’écrasement de l’ennemi
nazi lequel, couplé avec un capitalisme
nerveux, se montrera assez convaincant pour
permettre aux grands studios d’achever
de se jeter sur le monde.
Andrew Warhola de son vrai
nom, fils d’immigrés tchécoslovaques
mais né à Pittsburgh, ne cessera
d’être fasciné par cet
univers qui représentera à ses
yeux la fusion parfaite entre d’un côté
tout ce que le star-system peut engendrer
de glamour et d’idoles et de l’autre,
la platitude « déjà-morte
» de l’image fixée sur
la pellicule, d’une artificialité
croulante sous le poids de la réalité,
d’une réalité trop froide
pour être complètement réelle2.
Formé
au dessin industriel, c’est dans son
œuvre picturale que cette passion va
s’exprimer pour commencer, avec les
célèbres Marylin (dé)colorées,
dont la répétition frénétique,
mécanique, videra le figuré
de sa substance, de sa chair, jusqu’à
n’être plus qu’un sourire,
presque macabre, appliqué à
la chaîne sur des toiles et dont la
dégradation progressive, presque étudiée,
transformeront Marylin la soi-disant superstar
en simple figurante d’un projet plus
global. Toujours issue du panthéon
du cinéma hollywoodien viendra le tour
de Liz Taylor, mécanisée, implacable,
à un moment de son histoire où
abattue par la maladie, tout le monde la croyait
justement morte. Le morbide sous les paillettes,
le vernis qui craque, voilà ce qui
intéresse Warhol dans Hollywood et
dans la vie, le paroxysme à cette recherche
étant atteint avec les sérigraphies
de Jackie Kennedy, dont le destin, dans l’esprit
de tout un chacun, demeure irrémédiablement
lié au traumatisme majeur de l’Amérique
des années 60, qu’un autre film
brut a déjà fixé dans
l’imaginaire du monde pour l'éternité3.
Car ce sont là
les problématiques paradoxales de l’œuvre
et de la vie de Warhol et ce qu’il considérait
être le pop-art n’était
rien d’autre que ça : la face
cachée des choses, des hommes, des
villes, des stars, tout ce qui ne se montrait
pas dans l’Amérique des années
60 et qu’il allait faire entrer dans
les musées, dans les salons branchés
de la cinquième avenue. Overdoses,
mort, homosexualité, nudité,
prostitution, travestissement, toute une galerie
de destins brisés, érigés
en superstars par la magie de l’image.
Voilà pourquoi il aimait Hollywood,
son fournisseur le plus irréprochable
de cadavres ambulants embaumés au Chanel
n°5, charriant chaque année son
lot de starlettes à crucifier, de fraîches
images mortes à aduler, précisément
parce qu’elles étaient mortes,
précisément parce qu’elles
ne valaient rien, précisément
parce que sous le vernis, sous le maquillage,
il n’y avait pas la vie, la femme, ou
quoi que ce soit, mais rien4,
et que sans la caméra, sans l’image,
à quoi tout ça pouvait-il bien
servir ?
Qui a réalisé
la trilogie Flesh / Trash / Heat ?
[Suite]
2 «
Tous mes films, disait Warhol, sont artificiels,
mais alors tout est artificiel. Je ne sais
pas où l’artificiel s’arrête
et où commence le réel. »
3 le film de Abraham
Zapruder qui montre pour la première
fois au monde l’assassinat d’un
président des Etats Unis d’Amérique.
4 « Si vous
voulez savoir qui je suis, regardez la surface
de mes tableaux, de mes films. Il n’y
a rien derrière. » Warhol