Comme
les deux autres opus de la trilogie, le propos
de Flesh peut se résumer à son
titre.
De la chair, voilà de quoi il est question
dans ce film dont l’enjeu de presque
toutes les séquences, selon l’aveu
de Morrissey, n’est autre que le déshabillage
de Joe.
Idolâtrie du corps, prise de possession
à coup de dollars, nymphomanie maladive,
et voici synthétisée toute une
époque, la fin des années 60,
que les décennies suivantes ne feront
que décliner sous des formes toujours
plus extrêmes, avec toujours comme leitmotiv
la consommation du corps, le sien ou celui
d’un autre, pour peu qu’il soit
plus appétissant.
Ainsi dans les dialogues de
Flesh reviennent constamment des références
à la perfection des statues grecques,
degré ultime de la beauté vers
laquelle chacun des personnages tentera de
se rapprocher. Et bien entendu, quand il n’y
parviendront pas, parce que trop laids, blessés
en Corée, trop vieux, ou n’ayant
pas assez économisé pour s’acheter
du silicone, ils chercheront à se l’approprier
en achetant Joe, son sourire juvénile,
son corps d’athlète et sa docilité.
Flesh est donc l’histoire
de Joe, jeune marié qui va dans les
rues se prostituer afin de récolter
l’argent nécessaire à
l’avortement de la nouvelle petite copine
de sa femme (!). Et bien plus que les scènes
de nudité ou de fellation (somme toute
assez sages vues d’aujourd’hui),
c’est peut-être ce synopsis qui
va heurter la morale du public et des censeurs
de 1968, car en suivant le parcours sordide
de ce garçon, on s’apercevra
rapidement que la seule raison qui le pousse
à vendre son corps, c’est sa
femme, ou plutôt son mariage, soit tout
ce qui lui reste de morale et de responsabilité.
Sans le mariage, Joe n’aurait pas eu
à faire ça.
Sacrifice
amoureux ? Non. Sacrifice aux lambeaux de
morale qui restent quand justement il n’y
a plus de morale ? Oui. Le mariage et l’enfant,
en somme, comme dernières sources d’espoir
dans une vie brisée. Et c’est
sans aucun doute ce qui choque le plus dans
Flesh, cette description fidèle d’un
quotidien infernal duquel il est impossible
de se sortir pour conserver encore un peu
d’honneur, d’amour-propre, et
pour se prouver qu’on est, ne serait-ce
qu’un minimum, comme les autres, qu’on
a le droit de vivre à leurs côtés
encore un peu.
Pour renforcer ce malaise,
la forme même du film balaie tous les
artifices les uns après les autres
si bien qu’il ne faut pas longtemps
avant d’être persuadé d’avoir
devant les yeux la réalité sans
fard, l’histoire vraie de Joe filmée
à son insu. Cette impression est d’abord
due à l’utilisation de comédiens
amateurs, qu’on découvre avec
stupeur plus crédibles que n’importe
quelle star hollywoodienne, mais aussi à
l’esthétique de l’image,
presque brute, à la limite du documentaire
parfois, voire de la simple captation. Les
jump-cuts 20
arides de Morrissey, directement hérités
du cinéma d’un Jonas Mekas ou
d’un Stan Brakhage, viennent parfaire
le tableau et confirmer le spectateur dans
l’impression qu’il est bel et
bien devant les rushes à peine montés
d’un documentaire ultra-réaliste.
Personne ne s’y
est trompé bien entendu car nombreuses
sont les touches d’humour faisant retomber
la pression mais il n’empêche
que la mal-être ambiant, bien plus qu’une
quelconque image-choc est sans aucun doute
à l’origine de la réputation
sulfureuse de Flesh sans que pourtant, au
moment de sa sortie en 1968, personne ne s’imaginait
encore que deux ans plus tard, Morrissey irait
encore plus loin dans sa critique implacable
du New York des années 70.
La
trilogie - Trash
20 Coupure
franche dans un plan sans se soucier du raccord.