Une
grande partie de l’œuvre de Warhol
consistait donc à interroger la production
d’images. Images de stars, unes de journaux,
symboles de l’Amérique, mais aussi
images sociales, ces masques que nous mettons
entre nous et les autres dans un va-et-vient
entre l’être et le paraître
qui était la seule chose vraiment primordiale
à ses yeux.
Ainsi de la même manière
que la Factory avait servi à produire
à la chaîne les sérigraphies
les plus chères de l’histoire
de l’art, ce lieu devait aussi servir
à Warhol à produire du mythe,
de l’image sociale en quantité
industrielle, et propulser dans la grande
constellation des VIP quiconque mettrait les
pieds chez lui.
La Factory, l’Usine donc,
se devait d’être ce Loft des années
60/70, cet endroit où on entre anonyme
et d’où on sort superstar.
Situé d’abord
sur la 47ième rue (« Silver Factory
») puis déménagé
en 1968 au 33 Union Square West (dans le même
immeuble que la permanence du Parti Communiste
!), ce hangar/appartement allait donc accueillir
tout ce que Warhol et ses acolytes pourraient
produire. Galerie d’exposition, studio
de tournage, salle de projection, salle de
concert, boite de nuit, tous les événements
étaient prétextes à la
réunion du gratin de la jet-set new-yorkaise
qui venait s’encanailler allégrement
avec tous les paumés, dépressifs,
toxicos dont Warhol aimait s’entourer
dans des fêtes géantes où
les classes sociales étaient abolies,
tout le monde logé à la même
enseigne du super-star-system underground.
De fait, la célébrité
importait peu, même si de nombreuses
figures du monde de l’art, des médias
ou du cinéma traînaient dans
les parages, de Dali à Burroughs, de
Dylan à De Niro. Ce qui importait,
c’était d’être une
star, et pour être une star, il suffisait
de le dire, et d’être là.
Rien de plus.
Evidement, toutes les superstars
warholiennes qu’engendra la Factory
avaient leur spécialité. Gérard
Malanga était poète et photographe,
Nico chanteuse, Ultra-violet plasticienne,
etc., mais pour l’essentiel, cela n’était
que purement accessoire, puisque absolument
pas nécessaire.
On peut à ce sujet citer l’exemple
édifiant de Edie Sedgwick, superstar
adulée encore aujourd’hui par
les fans de la Factory, et qui n’a jamais
rien fait d’autre qu’être
le sujet des photos ou des films10
de Warhol, de la manière la plus naïve
et la plus naturelle possible, avant de mettre
fin à ses jours à coup de barbituriques
à l’âge de 28 ans.
Exceptée une courte carrière
dans le mannequinât, Edie n’a
rien fait dans sa vie que la fête avec
ses amis, et pourtant dans l’esprit
du monde entier, c’est Edie Superstar,
figurant au panthéon des 60’s
américaines au même titre que
Morrison ou Dylan.
Voilà ce que la Factory était
capable de faire, et surtout ce à quoi
elle s’employait sans relâche
: de la production non-stop d’événements,
de la production de mythe, et plus vous étiez
insignifiant, largué, paumé,
en chute libre, plus vous aviez de chance
de voir votre statut de superstar renforcé,
parce que ne rien faire était encore
le meilleur moyen de ne pas entacher votre
gloire en devenant autre chose qu’un
pur produit de la Factory… quelque chose
comme vous-même par exemple.
Car même si cela ne fut
jamais ouvertement avoué, ni par Warhol11
ni par aucun membre du mouvement, on ne peut
que constater l’aspect paradoxalement
collectiviste de ce qui se passait alors à
la Factory. Quoi de plus efficace, en effet,
pour parvenir à la disparition warholienne
que de noyer les individualités dans
le groupe ? Du pur marxisme au cœur du
New York des années 60 ? Pourquoi pas
? Et aux détracteurs qui avancent que
cette stratégie n’avait pour
but que celui de sauvegarder la suprématie
de Warhol en étouffant les autres talents,
une seule réponse : et si la Factory
n’était finalement que le lieu
de résidence permanente d’un
collectif protéiforme d’artistes
répondant au nom de « Andy Warhol
», comme une décennie plus tard
Monty Cantsin devenait l’open-pop-star
qu’on connu premièrement sous
les traits de Istvan Kantor ?
Cette belle utopie pourtant
ne devait pas résister au temps ni
aux réflexes naturels, et si en 1972,
Morrissey déclarait par exemple à
propos de Trash, « vous savez, nous
faisons tout plus ou moins ensemble avec Warhol,
de sorte qu’il est difficile de dire
si le film est de moi ou de lui », il
n’a pas été le seul à
revendiquer par la suite ce qui lui revenait
de droit, partout ailleurs que dans l’espace-temps
de la Factory.
Même du vivant de Warhol d’ailleurs,
nombreuses furent les ruptures violentes entre
le maître et ses superstars, car le
plus difficile finalement n’était
pas tant d’entrer dans l’équipe
glamour et désenchantée de la
Factory, mais bien d’en sortir et à
nouveau devoir se construire une identité
seul, sans le confort financier et promotionnel
qu’apportait la proximité du
dandy à perruque.
Après avoir tiré sur lui à
deux reprises en 1968, Valerie Solanis ne
déclara-t-elle pas à la police
: « Warhol avait trop de contrôle
sur ma vie » ?
Le
collectif comme seul credo, donc, mais Warhol
n’étant pas dupe, les critiques
non plus, le pape du pop-art ne réussira
jamais à se débarrasser de son
nom, préférant, comme pour le
reste de ses œuvres, le multiplier à
l’infini sur tous les supports possibles,
en espérant que cette profusion le
déshumanise totalement, le vide de
sa signification, comme l’image d’une
Marylin qui n’avait plus rien de Monroe.
Quand vous commenciez à
traîner avec Warhol, il vous fallait
accepter ce pacte non-équitable, et
vous perdre à votre tour dans un nom
propre qui ne serait jamais le votre. A quelques
rares exceptions, le deal devait se terminer
en tragédie, un mouvement qui s’accéléra
dès la mort de l’artiste en 1987,
quand déjà le pop-art était
moribond et qu’il fallut pour chacun
de ses anciens complices se dépêcher
de prouver qu’il était capable
de créer/exister sans lui.
Des superstars de la Factory
pourtant, rares sont celles qui réussirent
à se créer une identité
propre et dans tous les cas, jamais leur renommée
personnelle ne parvint à atteindre
le niveau qu’elle avait du temps de
l’Underground.
Malgré tout et
même si de nombreux sites et ouvrages
témoignent déjà de ce
microcosme et des individualités de
chacun, risquons-nous quand même à
une petite galerie de portraits non-exhaustive
(les puristes nous excuseront).
Galerie de superstars -
Gérard Malanga
Lire aussi : tout
Andy Warhol sur Flu.
10 Poor
little rich girl par exemple, dont le titre
résume bien la personnalité
de la jeune fille, ou encore l’exceptionnel
Beauty number 2, chef d’œuvre Factorien
par excellence où on assiste, médusé,
à la discussion insipide entre Edie
et un inconnu débarqué en slip
sur son lit pour une raison non-élucidée,
le tout se terminant par un baiser langoureux
pendant que Gerard Malanga, hors champ, lit
l’un de ses poèmes…
11 ...ou peut-être
dans cette énigmatique déclaration
: « Ce serait formidable si plus de
gens employaient la sérigraphie, de
sorte que personne ne saurait si mon tableau
est vraiment le mien ou celui d’un autre.
»