Aujourd’hui,
si l’un d’entre nous pouvait retourner
à New York à la fin des années
60, le premier endroit qui lui viendrait à
l’esprit de visiter serait bien sûr
la Factory. Seulement il y a 30 ans, cette opinion
était loin d’être aussi unanimement
partagée. Evidement tout le monde savait
ce qui se passait là-bas et connaissait
l’aura de Warhol, mais le culte nécessitant
un temps de gestation, ça n’est
que bien plus tard que la réelle portée
de ce qui se fabriquait entre les ballons argentés
gonflés à l’hélium
et les boites de lessive Brillo éclata
vraiment au grand jour.
Ainsi Warhol réussissait
à drainer artistes et jet-setters en
tout genre (on y reviendra), mais en fait
de pop-art, ce que cet art du relationnel
avait de populaire n’était que
très relatif.
Là où pourtant
Warhol a réussi dans son entreprise
de conception de toutes pièces d’un
super-star-system artificiel, c’est
par l’intermédiaire de son cinéma,
car si aucun d’entre nous ne peut revenir
dans le NYC de 1968 maintenant qu’on
connaît l’importance de ce qui
s’y élaborait, on peut toujours
voir ses films, ou plutôt faire l’expérience
de ses films aujourd’hui, car dire «
je l’ai vu » relève presque
autant de l’exploit que de dire «
j’étais à la Factory en
70 ».
Ainsi de la même manière
qu’il s’était détaché
de la conception de ses œuvres, brisant
le concept d’artiste tout puissant,
Warhol va désacraliser le film pour
le transformer en un simple prétexte
à la réunion de personnes. Et
l’important lors de d’une projection
de Empire (8 heures), Sleep (6 heures) ou
Four Stars (25 heures) ne sera plus le film,
ce qui s’y passe, comment il est construit,
ou ce qu’il signifie, mais bien d’être
là et de partager la même expérience
du temps avec les autres spectateurs.
Lors des projections, les spectateurs
pourront donc à loisir sortir, revenir, manger,
discuter, et peut-être finir par s'aperçevoir
de ce qui est vraiment en train de se passer,
qu'ils se sont réunis, vivants, autour d'une
image, et à la fin du film, quand les lumières
se rallumeront et que les survivants s'aperçevront
que la salle s'est vidée au trois quart, alors
ils prendront réellement conscience de la
problématique qui sous-tend le cinéma de Warhol.
Cette ébauche de l’art
événementiel faisant écho
sans vraiment le vouloir aux expériences
théâtrales du Living Theatre
ou à l’art de la performance-limite
qui se pratiquait de plus en plus au début
des années 708,
nous montre à quel point Warhol, sous
ses airs de je-m’en-foutiste insouciant,
dissimulait en fait une connaissance précise
de l’histoire des arts, spectacle vivant
compris, mais surtout une acuité formidable
à sentir autour de lui tout ce qui
avait de l’importance, tout ce qui devait
changer le monde, ou dénoncer l’un
de ses aspects insupportables.
Car
contrairement à ce que dira la légende,
Warhol ne décide pas de se saisir d’une
caméra par hasard pour filmer n’importe
quoi, pourvu que ça puisse se vendre.
L’artiste possède au contraire
une solide culture du cinéma expérimental9,
renforcée par l’intermédiaire
de Gerard Malanga qui le fait fréquenter
assidûment, dès 1963, la cinémathèque
de Jonas Mekas. Il y a fort à parier
que c’est là que va s’élaborer
une grande partie de sa théorie cinématographique,
pas forcément issue de la vision des
films qu’on y projetait, mais surtout
du fait de l’observation qu’il
a dû faire des spectateurs de ces séances
venus là, pour beaucoup, dans le seul
but de se vanter de l’avoir fait, comme
quelques années plus tard le fan club
du Eraserhead de Lynch portera des badges
« I saw it ».
Pousser à son paroxysme
la performance de la vision d’un film,
la gloire qu’on pouvait en retirer,
était l’un des projets de Warhol,
ce à quoi il parvint parfaitement,
mais la raison la plus viscérale à
cette expérience relevait de l’humain,
de la chair, de la réunion, en bref,
de l’événement dionysiaque,
TAZ avant l’heure, et pour parfaire
cette prémonition, il lui fallait ajouter
des paramètres à l’équation.
Ce show
ultime, ce spectacle total wagnérien,
ce fut donc Exploding Plastic Inevitable,
soit une série de soirées débridées
au cours desquelles ses films étaient
projetés en même temps que Malanga,
Sedgwick et les autres dansaient sur une musique
du Velvet Underground jouée live.
C’est en élevant
de cette manière la vision du film
au rang de communion quasi-mystique que Warhol
va contribuer à élaborer l’essence
du terme « underground » avec
tout ce qu’il transporte de secret,
de fabuleux, non par nature, mais par le simple
fait de son inaccessibilité.
Encore aujourd’hui, il n’est pas
si simple de voir l’un de ces films
interminables, et réussir à
le faire, réussir à rester jusqu’au
bout, c’est finalement comme être
décoré d’une médaille
et devenir à son tour une superstar,
30 ans plus tard.
Mais répétons
le, si la vision d’un film de Warhol
relève bel et bien de la performance,
avec ou sans Exploding Plastic, s’il
s’agit d’une expérience
imprégnée d’une charge
de gloire et de glamour indéniable,
déteignant du film sur le spectateur,
la vraie raison d’être de ces
bobines est à chercher dans le terme
« pop » et dans la conception
de l’art telle qu’on a pu le développer
dans le chapitre précédent,
à savoir un mouvement relevant de la
production d’images conçues afin
que leur idolâtrie sans borne devienne
le prétexte à se rencontrer,
nous les zombies en décomposition,
qui aurions continué à errer
éternellement, solitaires, s’il
n’y avait eu ces occasions de toucher
un peu de la grâce et du calme froid
de l’image fixe, miroir de notre propre
vacuité.
Et pour se rencontrer,
pour être ensemble, quoi de plus efficace
qu’un point de chute, un lieu fixe où
on pourrait être sûr de trouver
à n’importe quelle heure du jour
ou de la nuit une oreille qui nous écoute
? Ce lieu idéal, point de convergence
de toutes les énergies, ce devait être
la Factory.
La factory
8 Pour
ne citer que deux exemples, en 1971, Chris
Burden exécute la performance Shoot
au cours de laquelle un ami lui tire une balle
dans le bras. Le tout est filmé et
malgré la vente des cassettes vidéo,
il ne parvient pas à amortir ses frais
d’hospitalisation s’élevant
à $84,000.
Plus tard, en 1975, Bas Jan Ader tente, lors
d’une performance artistique, de traverser
l’océan Atlantique sur un bateau
de 4 mètres de long. Il part de Cape
Code le 9 juillet. Six mois plus tard, on
retrouve son bateau à moitié
submergé au large de l’Irlande…
vide. La performance s’intitulait «
In search of the miraculous », titre
d’un roman de Gurdjieff que Gerard Malanga
avait aussi choisi pour l’un de ses
films réalisé en 1967…
9 On trouve peu
de traces de cet intérêt dans
les nombreuses biographies de Warhol, mais
on peut s’avancer à ce genre
de supposition dans le sens où si on
connaît au détail près
les faits et gestes de l’artiste, ses
goûts en matière d’art
restent pour le moins obscurs, si bien que
le débat fait encore rage au sujet
de son peintre préféré,
Matisse ou pas Matisse…