
11H30
Petit café le matin
de l’Ascension.
Comme le dit le dicton : quand c’est
férié, c’est fermé.
On lutte quelques temps avant de trouver des
clopes. Sur un Libé d’hier abandonné
dans une poubelle, on découvre qu’elles
vont augmenter de 200% d’ici à
2006 et qu’en plus, Bério est
mort. Ca ne nous réjouit pas des masses,
tant l’impression que le « contemporain
» termine de disparaître devient
de plus en plus tenace. Mais alors, pensons-nous,
si les auteurs et compositeurs contemporains
meurent, qu’y a-t-il après ?
Le futur ? Maintenant ? Déjà
?
Frictions a eu la bonne idée de ne
pas faire figurer ce terme dans sa communication
(quel théâtre n’est pas
contemporain ?) ce qui nous redonne le moral.
Un peu.
12H00 - MARATHON DES
AUTEURS
En bons touristes, nous touchons
sur le flanc de l’église Notre
Dame la Chouette mythique dijonnaise qui,
si la légende est exacte, nous portera
chance. Bien nous en prend puisque la lecture
qui suit s’avère on ne peut plus
réjouissante.
Elle réunit Michel Azama, Denise
Bonal, Cécile Cotté, Pascale
Fonteneau, Fabienne Mounier, Jean-Pierre Renault,
Jérôme Robart, Jacques Serena,
Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre
et Dominique Wittorski, dix
auteurs-lecteurs qui nous font découvrir
leur travail ou celui qu’ils apprécient,
de Dostoïevski à Georges Hyvernaud
en passant par Stefan Sweig ou Léo
Perutz.
Cette lecture est la première d’une
série de quatre rendez-vous coordonnés
ce jour-là par Philippe Minyana
et qui emmèneront public et lecteurs
jusqu’au milieu de la nuit.
On écoute sagement ces voix qui s’élèvent
à l’heure où sonnent les
cloches et où rien n’est encore
sérieux, où le spectacle ne
peut s’emparer de rien qui nous est
cher, et on se pose cette question que tous
les gens de théâtre ont dû
se poser un jour : le théâtre
n’aurait-il d’intérêt
qu’avant d’exister, seulement
du fait de la possibilité qu’il
ait lieu ?
Rétrospectivement, j’en viens
même à me demander dans quelle
mesure cette chronique est plus ou moins intéressante
que les événements qui se sont
réellement produits.
Laissant en suspens ces réflexions,
nous filons au Parvis Saint Jean pour y manger.
14H00
Une partie de notre groupe
avale son poulet au petits légumes
en coup de vent sous les arcades de pierre
du Théâtre Dijon Bourgogne (http://www.tdb-cdn.com)
car ils doivent assister à la représentation
du Rideau de Fer à 14H30.
De mon côté, j’ai prévu
de voir cette pièce demain soir, alors
j’en profite pour rédiger quelques
lignes et boire encore un peu de ce succulent
vin qu’on trouve ici dans tous les bars
et pour pas cher du tout.
15H00
La place du marché est
quasiment déserte, à l’exception
du passage furieux de quelques abrutis en
voiture de sport décapotée (dont
la ville semble regorger) et de quelques jeunes
gens épuisés par des heures
de marche, mais à la fois heureux de
trouver enfin le seul tabac ouvert du centre-ville
en ce jour férié.
Je m’étonne de ce calme et de
ce silence mais un voisin de table, comme
pour répondre à mes pensées,
lance un énigmatique « les Dijonnais
n’habitent pas à Dijon ».
Je n’ai pas le temps d’en demander
plus et je file au Parvis, un peu à
la bourre, pour rejoindre le groupe.
Sur le chemin, une affiche collée sur
une vitrine demande « Vous acceptez
les horaires décalés ? Votre
candidature nous intéresse. »,
et quelques mètres plus loin, de la
porte ouverte de son magasin, j’entends
une commerçante dire « Moi, je
comprends pas les gens qui… ».
16H15
Je retrouve le groupe pour
découvrir le premier bouche à
oreille exécrable du festival. Je ne
trouve en effet personne qui soit capable
de me dire du bien du Rideau de Fer…
Ce genre de discussions ne pardonne pas même
si elle nous fait réfléchir
un moment sur cet embryon de média
que nous étions devenus l’espace
de quelques minutes. Je décide d’aller
malgré tout voir cette pièce
demain en réfléchissant à
ma méfiance du jugement des autres…
Sommes-nous tellement dupés à
longueur d’années par les médias
qu’il ne faille plus désormais,
même entre amis, faire confiance à
personne jamais ?
16H30 - LA MAISON DU
PEUPLE (de Eugène Durif, m-e-s
: Michel Cerda)
Changement radical d’atmosphère.
C’est seulement la deuxième pièce
du festival (dans mon sens de lecture) et
pourtant on serait presque déstabilisés
de retourner dans une salle de théâtre
conventionnelle, avec un plateau, des sièges,
un décor sur lequel rien n’est
projeté. Normal, quoi....
>>Lire
la chronique de La Maison du Peuple
(m-e-s : Michel Cerda) en rubrique Scènes
18H15
Nous sortons du Parvis Saint
Jean. Direction, l’Orangerie, petite
salle située dans le parc floral de
Dijon et pas très loin de là
où nous sommes.
Dans la communication du festival,
on ne trouve rien de très précis
sur le travail de Claire Ingrid Cottanceau
G. qui y présente Station.
« Performance », « théâtre
de recherche qui interroge le théâtre
de recherche », « installation
», des termes dont nous savons d’expérience
qu’ils peuvent cacher le meilleur comme
le pire, et on ne sait donc pas vraiment à
quoi s’attendre si ce n’est qu’une
nouvelle rumeur siffle dans la petite cafétéria
du Parvis, ne cessant de nous répéter
: « vous allez bien vous faire chier
».
Guerriers de l’avant-garde,
nous n’en sommes pas moins hommes et
en passant devant un pub que le destin met
vicieusement en travers de notre chemin, nous
nous disons qu’une bonne bière
ne sera pas un luxe avant d’attaquer
cet étrange objet théâtral.
Mais voilà… Si
madame Cottanceau G. nous parle, dans la plaquette
de Frictions, des spectateurs-témoins
que nous aurions du être, c’est
sans compter sur les desseins impénétrables
du fil invisible guidant le chaos de notre
parcours.
Un orage éclate en effet au même
moment. Les arbres tremblent, la pluie claque
et alors que nous étions sur le point
de partir, nous voila contraints de nous réfugier
à l’intérieur du pub avec
les autres consommateurs.
Déjà que nous
étions à la bourre, cet événement
climatique n’arrange rien, et après
une nano-seconde de réflexion, nous
décidons de renoncer au spectacle où
pourtant « il était question
de vie, de chair, et de vie encore ».
Après le King Lear d’hier, aux
comédiennes changées en porte-micro,
porte-chair, prétexte suant invoqué
dans le presque seul but de qualifier le spectacle
de vivant, on commençait à avoir
peur que la problématique ait été
quelque peu laissée de côté
pour cette troisième édition.
Cet argument ne semble pas partagé
et chacun se lance dans l’argumentation
de sa vision propre du théâtre,
définissant où il juge qu’il
commence, où il serait censé
finir, et de quoi il paraît impossible
qu’il surgisse.
Bizarrement, et comme Gibson
dans Neuromancien, nous nous prenons
à parler nous
aussi de viande. Plus de corps, plus de
chair, mais de viande, avec une force presque
péjorative, comme si la situation était
devenue telle qu’il était presque
honteux d’appartenir au monde physique.
Claire Ingrid Cottenceau G.,
dans le même texte d’introduction
à son spectacle, parlait aussi d’art
« vivant ».
Devenus de belles machines rhizomiques, nous
intégrons cette donnée à
la réflexion : le théâtre
commencerait donc là où il y
a le vivant, ou bien là où
il y a le corps ?
Serait-il possible de présenter à
un public des corps sans vivant, ou mieux,
du vivant sans corps ?
Nous concluons que la bière
était vraiment forte et couvrons les
quelques mètres qui nous séparent
du Théâtre des Feuillants pour
se prendre, dans les temps cette fois, la
grosse gifle du festival.
20H30 – CA IRA
QUAND MEME (m-e-s : Benoît
Lambert, d’après 20 ans et
alors ! de Don Duyns)
On connaissait le Théâtre
de la Tentative de Benoît Lambert pour
sa réflexion sur l’importance
politique de la représentation. (...)
>> Lire
la chronique de Ca ira quand même
(m-e-s : Benoît Lambert) en rubriques
scènes
22H30
Retour au Parvis Saint Jean
donc, et enfin nous constatons l’unanimité
des avis sur la pièce, certains spectateurs
bouleversés, d’autres remontés
à bloc, mais aucun pour énoncer
froidement les banalités entendues
jusqu’à présent.
Christian Duchange
vient nous rejoindre à la table et
nous parle de son Yvonne, princesse de
Bourgogne, projet en cours d’élaboration
(création prévue en février
2004) qu’il présente dans le
cadre du festival mais que nous ne pourrons
pas voir.
Sa démarche singulière, de faire
entrer le théâtre dans l’école,
réapparaîtra plus tard lors de
la conférence Faire avec, et nous commençons
à comprendre où Robert Cantarella
voulait en venir par la juxtaposition de toutes
ces propositions.
Nous y reviendrons plus amplement, mais afin
de saisir où en est notre réflexion
à ce moment du festival, contentons-nous
de citer un extrait de la lettre de Benoît
Lambert à Robert Cantarella
qui a motivé la conférence en
question :
« Lorsque Vilar envoyait
les comédiens du TNP rencontrer les
ouvriers de Renault, il le faisait pour les
comédiens, pas pour les ouvriers. Il
s’agissait moins d’éduquer
les masses que de former les acteurs. »
On s’attarde encore quelques
temps ici en tendant l’oreille aux ragots
théâtraux qui circulent, comme
dans tous les réseaux d’ailleurs,
l’important étant de répondre
à cette toujours unique et éternelle
question : mais qui baise donc avec qui ?
1H00
On finit la soirée dans
un autre pub (décidément) où
nous retrouvons notre ami étudiant
qui nous parle de son expérience de
pion dans un lycée « en difficulté
» de la région, se plaignant
de l’absence totale d’activités
extra-scolaires proposées aux internes.
Il aura cette belle phrase au sujet de l’Education
Nationale, exprimée dans son langage
savant et délicieux : « Objectivement,
on peut statuer que c’est des cons.
»
A la table d’à côté,
une bribe de conversation nous parvient :
« Il comprend pas qu’un bébé,
c’est pas une Twingo.
»
Il est temps d’aller nous coucher…
Introduction
Jour 1 : mercredi
28 mai
Jour 2 : jeudi 29 mai
Jour 3 : vendredi
30 mai
Jour 4 : samedi 31
mai
Conclusion
Jour 3 :
vendredi 30 mai 2003 [suite]