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Par Benjamin Berton
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  • Une sacrée râclée

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    Pour terminer et parmi les nombreux longs métrages sur la boxe, on attirera l'attention sur deux films, forcément assez différents, et peu connus du public. L'un, presque anecdotique et daté de la fin des années 80 - juste après Barfly et avant Angel Heart dans la filmographie de Rourke-, trace le portrait d'un de ces loosers magnifiques, dont on a parlé, avec dans le rôle du boxeur dépassé par la limite d'âge un Mickey Rourke en fin de règne, splendide de courage et de résignation, dans la quête du Graal pugilistique. Imprégné dans sa chair et sa dégaine par l'adaptation de Bukowski qu'il venait de tourner, Mickey Rourke campe un boxeur sur le déclin, enchaînant les combats sordides, les petites victoires et les splendides défaites, dans une Californie ravagée par la pauvreté et la crise. Homeboy souffre de graves lésions cérébrales, consécutives à ses précédents championnats, et se bat comme il tire un coup, avec l'énergie du désespoir et sans savoir s'il y aura un après. Comme chez London, Rourke croise l'amour de façon pas très glorieuse, lutte et perd ce qui lui reste à perdre. La composition de l'acteur est étonnante et mérite de figurer dans la liste de ses meilleurs rôles. Son corps, grand et enveloppé par une graisse subliminale, est phénoménal dans les corps à corps et lorsqu'il quitte le ring, perdu dans des fringues extra-larges de bûcheron et de clochard, dans ses déhanchements et sa manière de se balancer sur lui-même. Sa lèvre inférieure, légèrement tombante, dit mieux que n'importe quelle attitude la majesté, la fierté et les hésitations du boxeur, tantôt hargneux, héroïque ou misérable. Le regard du boxeur est parfait, presque plus convaincant que chez Stallone, élargi par la prunelle pétillante et mouillé selon les règles de l'Actor's Studio. Le supplément d'âme de ce film tient dans l'inflexion qu'il marqua dans la carrière de l'acteur puisque ce dernier, après Homeboy et une ou deux panouilles, devait raccrocher des caméras pour se lancer dans une carrière de boxeur professionnel de plusieurs années. Les quelques images qu'on connaît des combats de Rourke évoquent, les paillettes en plus, la destinée du personnage qu'il incarnait alors. Mutilé au visage par le sport (et la coke ?), il reviendra la queue basse et le porte-monnaie vide, hanter les plateaux comme son alter ego hantait les rings, la poitrine haute et le regard dévasté par ce qu'il avait vu de "l'autre côté des yeux".

    Fat City, dans un registre pas si éloigné, mais 20 ans avant, est, quant à lui, le meilleur film de boxe qu'il soit possible de voir, la parfaite réplique des univers mélangés de Toole et London. Tourné dans une atmosphère de fin du monde par John Huston, ce film, presque expérimental, raconte le quotidien d'une petite écurie de boxeurs menée par le jeune Jeff Bridges et le moins jeune Stacy Keach, tous les deux d'une justesse de ton et d'une mélancolie incroyables. Fat City est une œuvre phénoménale, filmée en couleurs mais en clair-obscur, avec une qualité photographique qu'on peut rapprocher de La Soif du Mal d'Orson Welles, pour son côté grisâtre, glauque et sa lumière intérieure. Les combats sont minables, assez mal chorégraphiés et témoignent d'une technique approximative qu'on doit mettre autant sur le compte des acteurs que sur celui des personnages, tous plus nuls les uns que les autres. L'issue des matchs, dans une formidable inspiration du réalisateur, est parfois filmée depuis les vestiaires où les boxeurs s'entraînent, s'échauffent ou se chambrent comme s'ils attendaient collectivement l'heure de l'équarrissage. Les KO sont rares et Huston a la délicatesse de passer sur les secondes décisives où le corps du boxeur s'abat sur le tapis pour le récupérer à la sortie du ring ou après la douche dans un état de délabrement réellement déchirant. Par delà la réalisation époustouflante, qui bizarrement fait penser dans les gros plans et les scènes de bar à Cassavetes, ce qui frappe ici c'est l'émotion qui se dégage des destinées individuelles, l'errance du personnage de Keach entre sa pseudo-compagne alcoolique, qu'il partage avec un taulard black, sa vantardise et son dégoût de lui-même. Fat City est un film désespéré mais étonnamment joyeux où l'on peut voir agir le bacille de la boxe dans toute sa splendeur, se greffer dans le cœur des hommes jeunes, les habiter puis les délaisser au fil de la vie et de la dilution des intérêts. Le destin croisé des personnages permet de dessiner le visage d'un même homme en erre permanente glissant sur l'écran simultanément aux différents âges de sa vie. Des prodiges choisissent de renoncer au métier, des tocards s'entêtent, des hommes tombent amoureux, d'autres dans le coma. Comme le basket aujourd'hui ou le football, la boxe est un rêve mais un rêve cruel, illustre Huston, le seul rêve qui se gagne en tirant des traites sur sa vie et sur sa santé. Une vraie merveille de cinéma que ce film-là.

    "Loosing in your hometown. Hell is the bell that will not ring again. You will return one day because of all the things that you see when your eyes close"
    (Encore une râclée dans ta ville natale. L'enfer, c'est la cloche qui ne sonnera plus jamais. Mais tu y reviendras un jour pour toutes ces choses que tu aperçois lorsque tes yeux se ferment.)

    Pour info :
    La chanson Boxers (musique Alain Whyte) est issue du CD Single du même nom et reprise sur le Best-Of du chanteur Morrissey.

    Bibliofilmo [suite]

     
    La boxe est un sport de combat / Fluctuat.net - Dossiers 2003