Soixante
dix ans avant FX Toole, un autre écrivain américain, lui-même
grand sportif et boxeur à ses heures, avait travaillé à décrire
et magnifier un sport tenu en basse estime par les lecteurs bourgeois. Si le succès
des grandes rencontres de l'époque est sans doute sans équivalent
aujourd'hui, la boxe des années 1900-1910, est profondément enracinée
dans la texture de la ville.
Les classes populaires vibrent en défendant les représentants
de leurs ethnies, irlandaise, italienne ou native, tandis que les plus riches
affluent dans les salles pour observer la sauvagerie de la plèbe et frissonner
devant la brutalité animale des sportifs. Jack London, en plus de chroniques
régulières de combats, livra ainsi quelques nouvelles qui restent
parmi les plus belles écrites sur ce sujet. Non content, comme Toole de
s'intéresser au milieu du noble art, London entend, ici plus qu'ailleurs,
séduire et démontrer que les idées reçues sur la boxe
sont à manipuler avec précaution. Comme dans d'autres de ses romans,
il met en avant la pureté du boxeur et la pourriture du système
pré-capitaliste qui l'entoure. La corruption est omniprésente, au
travers des matchs truqués, des arrangements, des enveloppes confisquées
pour des motifs illégitimes, de l'organisation des combats elle-même,
et le boxeur, solitaire, outsider ambitieux, est, comme l'ouvrier, celui qui produit
de la richesse et en est systématiquement privé par l'entourage.
Dans les deux nouvelles qui composent le recueil Sur le Ring,
L'Enjeu et surtout la magnifique La Brute (The Abysmal Brute,
en anglais), London, qui s'adresse autant si ce n'est plus à son lectorat
féminin que masculin, préfère à l'amitié virile
omniprésente chez Toole présenter le boxeur comme un guerrier au
grand cur dont l'intelligence et la sensibilité n'ont d'égales
que la taille de ses biceps. Aussi, et paradoxalement, la magie de ces deux nouvelles
passe-t-elle autant dans le portrait du boxeur que dans celui de ses compagnes,
femme, mère, princesse, dont on retrouve les caractères dans la
chanson de Morrissey. La fêlure du KO contamine l'ensemble des éléments.
"Your weary wife is walking away. Your nephew it 's true
well,
he thinks the Word of you and i have to close my eyes."
("Ton épouse affligée s'en va. Ton neveu, c'est dur à
dire, il pense que tu en es une grosse
. Je préfère fermer
les yeux.")
Dans L'Enjeu, sorte de tragédie ethnique des bas-fonds, Joe, boxeur
en devenir, s'éprend de Genevieve, la fille d'un boutiquier juif. C'est
avec la rencontre de l'amour que le champion se construit un palmarès et
une intelligence. Sur le modèle des romans médiévaux, le
boxeur décoche des punchs pour sa Belle plus que pour lui-même. Sa
boxe qui était jusqu'alors boxe de survie - comme dans la formidable nouvelle
Le Steak où le boxeur-prolétaire est condamné à
la défaite s'il ne gagne pas de quoi s'acheter un steak avant le début
du match - s'infléchit en une boxe du don qui deviendra au final une boxe
du sacrifice. L'art de London est insurpassable dans cette manière de tisser
des ambiances. La rencontre des deux protagonistes est splendide et la description
du père de Genevieve, Monsieur Silverstein, un grand bonheur à la
fois parce que London écrit juste et parce qu'il choisit de retranscrire
dans le texte l'accent et la manière de parler du vieux juif. La love story
entre les deux curs purs se change alors, selon les pages, en une sérénade,
un remake de Roméo et Juliette, ou en un conte moderne où
l'émancipation de la femme, la lutte des classes, la libération
du corps, l'abandon des convenances se mêlent efficacement. Le personnage
de Joe est lui-même scindé entre la figure ouvrière du héros
antique, au corps sculptural et dont les "Travaux" suscitent l'admiration
de toute la communauté, et celle de l'Intouchable, méprisé
par les gens biens, les commerçants et les autres, car il se nourrit de
sang, avec ses mains, avec ses poings. Entre la consécration et la honte,
entre la gloire et l'opprobre, le destin du boxeur oscille de la même manière
que celui des mineurs, des blanchisseurs, des travailleurs dont London se fera
le chantre, dont on loue l'abnégation et méprise le sort.
La fin de L'Enjeu est particulièrement percutante
et dramatique (on notera que la Belle, comme au théâtre est masquée,
déguisée en homme pour assister au combat de son héros),
ponctuée par une dernière saillie de Madame Silverstein, qui porte
toute l'ironie de London envers les médiocres : "Je t'avais pas dit
hein ? Je t'avais pas dit ? Tu voulais avoir un cognèr comme la petite
ami ! Maintenant ta nom qui va s'étaler dans toutes les journaux ! A un
match de boxe ! Et habillée comme la garçon ! Petite roulire ! Dévergondée
! Toi
"
La démonstration de La Brute est encore plus appuyée
et décisive. Cette fois, London fait descendre des montagnes un mystérieux
héros, envoyé et formé par son père, un obscur champion,
pour devenir le plus grand boxeur de tous les temps. Glendon, magnifique gaillard,
bâti pour une boxe idéale et mythifiée par son père,
s'impose alors en une demi-douzaine d'années comme le champion poids lourds
toutes catégories. Chaperonné par un vieux routier des rings, il
s'aperçoit lors d'une interview menée par une jeune journaliste
dont il s'éprend instantanément que toute sa carrière a été
truquée pour enrichir son entourage. Sa science du combat, son génie
ont été détournés de leur but et dirigés vers
le seul enrichissement de la fédération et de son entraîneur.
Ce dernier, sûr de son poulain, lui indique notamment à quel moment
il doit achever les rencontres parce qu'il a misé gros sur le nombre de
rounds que durera le combat, etc. Glendon, loin d'être la Brute du titre,
est cultivé et vit, comme tous les sportifs modernes, dans une bulle qu'il
s'est constituée pour se protéger. Il lit de la poésie, ce
n'est pas la moindre incongruité du récit, réfléchit
sur la société des hommes, etc. La découverte de la manipulation
vaudra un morceau d'anthologie final où, après avoir remporté
son dernier combat, le jeune boxeur prendra la parole, transformant le ring en
tribune, pour dénoncer le système généralisé
de corruption et annoncer son retrait définitif du business. Le caractère
épique du récit éblouit et invite à réfléchir,
de façon plus générale, sur la position du sportif de haut
niveau au cur d'un système de production de richesses et d'images
qu'il génère et qui le dépasse. L'actualité du texte
de London, par delà la description somptueuse des combats, est à
méditer.
"Mais quand il combat alors là, quand il combat,
bon dieu, tu verrais le vieil Irlandais sauvage qui bout dans ses veines et qui
guide ses deux poings. C'est pas qu'il perde son sang froid, non, va pas croire
une chose pareille. Mais lui, c'est un iceberg. Il est brûlant et glacé
en même temps. Une mécanique vivante dans une poitrine de glace."
Ciné-Rounds [suite]