Stephen Wright est rédacteur européen de la revue Parachute, critique d'art et commissaire d'exposition indépendant.

 

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"Comme les unités constitutives du mythe, dont les combinaisons possibles sont limitées par le fait qu'elles sont empruntées à la langue où elles possèdent déjà un sens qui restreint la liberté de manœuvre, les éléments que collectionne et utilise
le bricoleur sont contraints.
"
Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage.

Les statistiques sont alarmantes : depuis que le bidet ne figure plus dans les normes d'équipement sanitaire des logements sociaux et des hôtels, on constate une chute dramatique dans sa production - de l'ordre de 85% en quinze ans (1) - ce qui témoigne du déclin symbolique et cet "indicible violon", qu'on a longtemps appellé le "Confesseur" des dames.

Cependant, ce n'est pas tellement une nostalgie pour le bidet qui a poussé Delphine Ferré à élire cet objet suggestif - clin d'œil facétieux au premier ready-made, un brin masculin, de l'histoire de l'art - comme le matériau de prédilection de ses assemblages cocasses. En procédant à des juxtapositions inattendues d'éléments, ses assemblages font sentir des affinités trop lointainement enfouies dans la chaîne signifiante pour être perçue spontanément. Car avant de prendre forme dans les trois dimensions de l'espace d'exposition, ses assemblages sont déjà une opération langagière, informés d'une rhétorique de concaténation.

Ferré procède toujours par glissement sémantique : du signifié, elle passe au signifiant, se laissant aiguiller ainsi vers d'autres champs de signification. Par exemple, laissant dans un premier temps l'initiative aux mots, elle part du titre d'une gravure d'une fleur rustique "Bellis perennis", nom qui se traduit en français vernaculaire par "marguerite" ; puis elle étend le sens littéral aux divers sens figurés ou argotiques : au sexe féminin, puis à l"assemble de caractères qu'on trouve dans une machine à écrire. Elle associe ainsi plastiquement ce qui, a priori, n'a rien à voir - comme si une sorte d'intelligence souterraine reliait entre eux les signifiés d'un signifiant commun. Et les principes de continuité et de discontinuité ne cessent de se croiser dans ses assemblages, fécondant aussi bien leur complexité que leur incertitude. Comme le bricoleur décrit par Lévi-Strauss dans son étude sur la "science du concret" - qu'il appelle, empruntant lui aussi le nom vernaculaire d'une fleur, La pensée sauvage - Ferré s'arrange avec les "moyens du bord". Les résultats de l'innovation étant par définition imprévisibles, sa démarche est forcément expérimentale : ce n'est pas en méditant, mais en combinant qu'elle assemble ses pièces. Pour le bricoleur, "ce sont toujours d'anciennes fins qui sont appelées à jouer le rôle de moyens : les signifiés se changent en signifiant, et inversement." Cette formule élucide à merveille la démarche de Ferré sans rien lui enlever de son mystère. Mais, alors que le bricoleur déploie ses moyens en vue d'une fin qui est un besoin matériel (le plaisir créatif qu'il éprouve en travaillant est par définition subordonné à l'application finale), l'assemblage constitue pour l'artiste un fin en soi, la connaissance non pas acquise mais produite en "bricolant" étant son seul but. Il s'agit, en somme, de jouer avec les choses, comme l'a dit une fois Kurt Schwitters, jusqu'à ce qu'elles forment une œuvre d'art.

Stephen Wright

(1) La production française annuelle est tombée, entre 1980 et 1995, de 621900 à 94000 unités, et les tentatives diverses des fabricants d'enrayer cette chute vertigineuse en adaptant le bidet aux conceptions et aux pratiques hygiènes contemporaines se sont avérées vaines. F. Beaupré et RH Guerrand ont dressé un bilan de cette désaffection du bidet dans leur "Chronique d'une disparition annoncée", in Le confident de dames, Éditions La Découverte, Paris, 1997.