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"Comme les unités constitutives du mythe, dont les combinaisons
possibles sont limitées par le fait qu'elles sont empruntées
à la langue où elles possèdent déjà
un sens qui restreint la liberté de manuvre, les éléments
que collectionne et utilise
le bricoleur sont contraints."
Claude Lévi-Strauss,
La pensée sauvage.
Les statistiques sont
alarmantes : depuis que le bidet ne figure plus dans les normes d'équipement
sanitaire des logements sociaux et des hôtels, on constate une chute
dramatique dans sa production - de l'ordre de 85% en quinze ans (1) -
ce qui témoigne du déclin symbolique et cet "indicible
violon", qu'on a longtemps appellé le "Confesseur"
des dames.
Cependant, ce n'est
pas tellement une nostalgie pour le bidet qui a poussé Delphine
Ferré à élire cet objet suggestif - clin d'il
facétieux au premier ready-made, un brin masculin, de l'histoire
de l'art - comme le matériau de prédilection de ses assemblages
cocasses. En procédant à des juxtapositions inattendues
d'éléments, ses assemblages font sentir des affinités
trop lointainement enfouies dans la chaîne signifiante pour être
perçue spontanément. Car avant de prendre forme dans les
trois dimensions de l'espace d'exposition, ses assemblages sont déjà
une opération langagière, informés d'une rhétorique
de concaténation.
Ferré procède
toujours par glissement sémantique : du signifié, elle passe
au signifiant, se laissant aiguiller ainsi vers d'autres champs de signification.
Par exemple, laissant dans un premier temps l'initiative aux mots, elle
part du titre d'une gravure d'une fleur rustique "Bellis perennis",
nom qui se traduit en français vernaculaire par "marguerite"
; puis elle étend le sens littéral aux divers sens figurés
ou argotiques : au sexe féminin, puis à l"assemble
de caractères qu'on trouve dans une machine à écrire.
Elle associe ainsi plastiquement ce qui, a priori, n'a rien à voir
- comme si une sorte d'intelligence souterraine reliait entre eux les
signifiés d'un signifiant commun. Et les principes de continuité
et de discontinuité ne cessent de se croiser dans ses assemblages,
fécondant aussi bien leur complexité que leur incertitude.
Comme le bricoleur décrit par Lévi-Strauss dans son étude
sur la "science du concret" - qu'il appelle, empruntant lui
aussi le nom vernaculaire d'une fleur, La pensée sauvage - Ferré
s'arrange avec les "moyens du bord". Les résultats de
l'innovation étant par définition imprévisibles,
sa démarche est forcément expérimentale : ce n'est
pas en méditant, mais en combinant qu'elle assemble ses pièces.
Pour le bricoleur, "ce sont toujours d'anciennes fins qui sont appelées
à jouer le rôle de moyens : les signifiés se changent
en signifiant, et inversement." Cette formule élucide à
merveille la démarche de Ferré sans rien lui enlever de
son mystère. Mais, alors que le bricoleur déploie ses moyens
en vue d'une fin qui est un besoin matériel (le plaisir créatif
qu'il éprouve en travaillant est par définition subordonné
à l'application finale), l'assemblage constitue pour l'artiste
un fin en soi, la connaissance non pas acquise mais produite en "bricolant"
étant son seul but. Il s'agit, en somme, de jouer avec les choses,
comme l'a dit une fois Kurt Schwitters, jusqu'à ce qu'elles forment
une uvre d'art.
Stephen Wright
(1) La
production française annuelle est tombée, entre 1980 et
1995, de 621900 à 94000 unités, et les tentatives diverses
des fabricants d'enrayer cette chute vertigineuse en adaptant le bidet
aux conceptions et aux pratiques hygiènes contemporaines se sont
avérées vaines. F. Beaupré et RH Guerrand ont dressé
un bilan de cette désaffection du bidet dans leur "Chronique
d'une disparition annoncée", in Le confident de dames, Éditions
La Découverte, Paris, 1997.
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