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[24.09.01]
Périphéries Périphéries
Interview de Mona Chollet, journaliste et chroniqueuse du site culturel et politique Peripheries.net, en ligne depuis 1997.


- Escales en marge -

1/ Avalanche introductive : Qui es-tu ? Quelle est la ligne éditoriale de Périphéries ? Comment est née l'idée de ce site ?

On est deux à éditer Périphéries : Thomas Lemahieu et moi. On est journalistes (Thomas à L'Humanité, moi un peu à Charlie Hebdo et surtout à Autodafe.org, le site du Parlement international des écrivains, qui ouvre bientôt). On a commencé Périphéries en 1998, quand on était étudiants à l'Ecole de journalisme de Lille. On souffrait de la conception "réaliste" du métier qu'on essayait de nous inculquer et le site nous a permis de développer notre conception "idéaliste", sans soucis de rentabilité, d'audience, de hiérarchie, de longueur et de formatage des textes… Et même sans soucis de coller à l'"actualité", qui est, dans le domaine culturel, dictée par les impératifs de promotion : on passe les plats des dernières parutions, des dernières sorties… Nous, on peut parler d'un livre sorti il y a dix ans, si on estime qu'il en vaut la peine et que ça a un sens de le ressortir maintenant. L'actualité, c'est ce qui nous touche, ce qui nous intéresse, ce qui nous obsède à un moment donné : quelqu'un qu'on a envie d'interviewer, un lieu où on a envie d'aller, un livre qui nous impressionne… Le but était donc d'explorer cette liberté offerte par le Net pour faire vraiment ce qu'on voulait, pour tenter des expériences. Il y a une tradition de critique des médias dans les milieux alternatifs, mais avec Internet, on a le champ libre pour ne plus se contenter de critiquer ce que font les médias et pour proposer d'autres choses, pour bricoler ou ébaucher le média dont on rêve.

2/ Dans un édito récent ("Michel Houellebecq ou l'écrasement des périphéries par le centre"), tu sembles filer la métaphore qui sert de ligne directrice à Périphéries : donner une place aux marges, à l'imaginaire, à la subjectivité. Quelle est la part de militantisme dans ce projet ?

Au départ, on développe et on défend nos convictions - parfois même on découvre nos convictions en voyant le site prendre forme au fil du temps, d'ailleurs, ça nous aide à préciser certaines choses. Après ça, la part de militantisme, elle ne dépend pas de nous. Dans le cas de Houellebecq, de son succès, il se trouve qu'on n'est pas en phase, donc nos positions s'assimilent à du militantisme. Pour moi, Houellebecq, c'est le triomphe du stéréotype. Sous couvert de la critiquer, il accrédite la vision du monde que propagent la télé et la pub. Ses propos sur l'islam l'ont montré : la vision du monde de ce type sort tout droit du journal télévisé de TF1. Beigbeder, c'était déjà ça. C'est la contamination de la littérature par l'univers industriel et médiatique de masse. Et les critiques acquiescent dans l'extase à cette contamination, parce qu'en même temps ils sont eux-mêmes en train de prendre leur place dans le grand cirque télévisé : chez Ardisson d'abord, chez Durand maintenant… Pour moi, c'est l'horreur absolue. S'il ne reste plus d'autres moyens d'accéder à la réalité que la télé et la pub, c'est la fin, autant se suicider tout de suite. Il faut absolument préserver ces autres moyens, et la littérature en est un parmi d'autres. Comme disent les Virtualistes : "Nous vous rappelons qu'il existe d'autres possibilités"… Houellebecq, c'est un enterrement de première classe de la littérature, un ersatz de littérature à usage d'un microcosme télévisuel qui ne veut plus se nourrir que de lui-même. Et ce n'est surtout pas une question de sujet : le contre-exemple parfait, c'est à mes yeux "Les lois de l'attraction" de Bret Easton Ellis, un livre désespéré qui traite de la réification de l'être humain, de la violence absolue de la société de consommation, et qui, lui, relève complètement de la littérature. Il y a une vision dans "Les lois de l'attraction", il y a une construction sophistiquée, il y a une transvaluation.

3/ L'article dont tu es le plus fière et/ou celui qui a été le plus lu sur Périphéries ?

Difficile à dire, on ne mesure pas les pages vues (les seules indications "d'audience" sont le nombre d'abonnés à la lettre d'information, et les e-mails qu'on reçoit). Parmi les articles auxquels on tient, et pour le coup complètement dans l'actualité, il y a le reportage de Thomas à Gênes pendant le sommet du G8 : les "Polyphonies génoises", un collage de photos, d'impressions, de coupures et de citations de la presse italienne, de bribes d'interview, d'analyses de gens comme Giorgio Agamben ou Dario Fo… On a beaucoup dit qu'à Gênes s'étaient retrouvés ensemble des gens très différents : c'est donc une tentative de rendre compte de cette multitude aussi dans la forme, et tout en s'y inscrivant soi-même : ce n'est pas du journalisme sensationnaliste, objectif et omniscient, mais un regard singulier sur les manifs et les événements de Gênes. Même si c'est le regard de quelqu'un qui a été très actif, qui s'est renseigné, qui a observé, qui a interrogé… Sinon, je tiens pas mal à un édito sur l'utopie.

4/ Tu sembles beaucoup te nourrir des livres et de la pensée d'Annie Lebrun, qui revient dans de nombreux articles. Non seulement dans ce dernier édito mais également dans un papier précédent sur les littératures écrites par des femmes. Qu'en est-il de sa lecture ? Quelle influence peut-elle avoir dans une réflexion de journaliste-reporter ?

Annie Le Brun est importante, c'est vrai, parce qu'elle théorise ce refus de la dictature de la réalité sur lequel on a plus ou moins bâti le site. Mais il y en a plein d'autres auxquels on fait souvent référence : Miguel Benasayag, Augustin Berque, Edward Saïd, Armand Gatti, John Berger, Pasolini… Ce qui est bien, avec Internet, c'est que quand on parle d'un artiste ou d'un intellectuel, ou d'une œuvre, on peut ne pas faire que juxtaposer des fiches critiques : on peut les empiler comme des briques, en découvrant peu à peu les lignes directrices de nos propres choix, en tissant des liens entre la pensée des uns et des autres, en essayant de donner une cohérence à l'ensemble. On peut s'en servir comme d'une matière première. On ne se contente pas de dire "lisez ce livre, il y a des choses géniales dedans" : on résume, longuement s'il le faut, ce qu'il y a de génial à nos yeux là-dedans. En sachant que ça pourra nous servir plus tard pour articuler ces choses géniales avec d'autres choses géniales qu'on aura trouvées ailleurs. Les critiques de bouquins sont en quelque sorte une boîte à outils pour les éditos. C'est pour ça aussi qu'on milite comme on peut pour que les éditeurs comprennent l'intérêt de pouvoir citer longuement des livres sur le Net : d'abord, contrairement à ce qu'ils croient parfois, ça leur fait vendre plus de bouquins, et ensuite, c'est la condition à laquelle le réseau peut être un média vraiment intéressant pour nous. Un outil de mise en commun du savoir et de la pensée, où faire la jonction entre des choses qui, ailleurs, sont séparées.

5/ Ton ouvrage "Marchands et citoyens, la guerre de l'Internet" décrypte certains fantasmes liés aux nouvelles technologies et dresse une défense du web citoyen et des nouvelles formes de contestations assistées par ordinateur. Ne penses-tu pas qu'il y a eu parfois une surestimation de la portée de ces "révolutions" numériques (au niveau culturel, social, politique), à l'instar de la fameuse bulle spéculative autour du web marchand ?

Bien sûr qu'il y a eu une surestimation autour du web marchand ! Mais seulement du web marchand… Pour le reste, dès que tu te laisses aller à dire, parce que tu en fais l'expérience tous les jours, qu'Internet change plein de choses, et de façon souvent passionnante, dans les usages culturels et sociaux, tu t'attires les foudres d'une armée de vieux réacs autoritaristes qui te traitent de déviant. Tu vois des pseudo sociologues qui font des bouquins pour expliquer que les utilisateurs d'Internet sont des "adeptes", de dangereux fanatiques sectaires qui menacent l'équilibre de notre merveilleuse société. Des fadaises idéologiques sorties tout droit de leur imagination, mais qui font illusion auprès d'un public qui connaît encore mal Internet. Tout est bon pour t'interdire de faire autre chose que te résigner à écouter les discours rances dont ils arrosent le peuple par le truchement des "vieux" médias, en se gonflant de leur importance et de leur génie.

[ suite de l'interview ]

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