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[17.09.01]
La Spirale La Spirale
Interview de Laurent Courau, webmaster de laspirale.org, site en ligne depuis 1995 qui s'attache à décrire les soubresauts protéiformes des cultures mutantes.


- E-zine for the digital mutants -

1/ Mitraillette introductive : Qui es-tu ? Quelle est la ligne éditoriale de la Spirale ? Comment est née la Spirale ? Et pourquoi ce nom ?

Illustrateur numérique, journaliste, réalisateur vidéo et concepteur de sites, j'ai plusieurs casquettes. Ces basses besognes graphiques ou journalistiques me permettent de subsister tout en continuant à m'occuper de projets personnels comme la Spirale, un ezine bilingue français/anglais consacré à tout ce qui s'agite du côté obscur de la culture contemporaine.

La Spirale est née au début des années 90 de l'acquisition de mon premier ordinateur (un Amiga 2000 !) et de ma découverte de la cyberculture californienne, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées au travers de revues comme Mondo 2000, Boing Boing, Future Sex ou les tous premiers numéros de Wired. Elle a existé dans un premier temps sous la forme d'une lettre d'information photocopiée que je tirais à 3000 exemplaires. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 avec ma première connexion et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir aujourd'hui plusieurs centaines de pages consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine.

Il m'est par là même difficile de parler d'une ligne éditoriale. C'est beaucoup plus brouillon et ça part un peu dans tous les sens : guérilla médiatique, art numérique, hacking, films undergrounds, cyberpunk, fétichisme, musiques urbaines, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres. Je m'attache simplement à suivre les excentricités qui m'amusent et que je considère comme emblématiques de notre époque ou annonciatrices de changements importants dans le futur.

2/ Les nonnes travesties des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence, les cobayes humains de Guinea Pig Zero, la Milice du Montana, les satanistes du 600 Club, les guérilleros médiatiques du Billboard Liberation Front... Quelle est la part du délire ludique et de l'anticipation véritable ? Y a-t-il un profil et un crédo type du cyber mutant ou le propre de l'évolution digitale est-elle de permettre que s'expriment des tendances les plus hétérogènes ?

Laissons le soin de définir un profil type de cyber-mutants aux scénaristes de séries B hollywoodiennes. L'époque actuelle est d'une richesse incroyable en matière de créativité déviante. On ne peut même plus définir une tendance majoritaire tellement ça explose dans tous les sens et le mutant digital tel que je le vois est une créature forcément protéiforme. Les nonnes travesties des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence et les satanistes du 600 Club n'ont pas grand-chose en commun - si ce n'est probablement du point de vue d'un intégriste mais c'est une autre histoire. Et ils participent tous de l'immense délire collectif qui s'est emparé des réseaux informatiques.

Quant à la part de délire ludique et d'anticipation véritable, nous ne pouvons qu'espérer que les deux se conjugueront. Le futur qu'on nous annonce est déjà assez sombre comme ça. On a bien besoin des excentriques pour ne pas sombrer dans la dépression la plus totale. Vous imaginez un monde exclusivement composé de psychopathes de la trempe de Messier ou de Bill Gates !?

3/ Le site est bilingue et ton regard se porte souvent outre-manche et outre-atlantique : que penses-tu du web francophone ? Y a-t-il une cyberculture en France ? La plupart des participants à la rubrique "Fiction" par exemple sont anglo-saxons. Les révolutions mises en branle par les cybermutants se portent-elles au-delà de toutes les frontières culturelles, sociales... ?

Je n'ai pas grand-chose à dire sur le web francophone puisque je n'en connais finalement qu'une infime partie. Il était plus facile de repérer les sites intéressants au milieu des années 90 lorsque nous étions moins nombreux. Mais ça me semble foisonnant pour peu qu'on fasse preuve de curiosité. A chaque fois que je fais des recherches sur des thèmes aussi farfelus que le mouvement queer, les légendes urbaines, le graffiti, la nécromancie ou les explorateurs des catacombes, je ne reviens pas du nombre incroyable de sites consacrés à chaque subdivision de ces mouvances. Ceux qui veulent censurer le réseau ont du souci à se faire. Surtout que cette agitation ne connaît pas de frontières culturelles, sociales ou géographiques.

Pour en revenir à la cyberculture à la française, nous avons bien Fred Forrest et Joël de Rosnay… Hum. Je viens peut-être de dire une bêtise... Bref, je m'embrouille mais ça explique peut-être, pour répondre à votre question, la forte présence d'auteurs anglo-saxons dans la Spirale.

4/ A partir de quel moment la contre-culture devient "overground" ? Vous est-il arrivé de vous tromper sur les visées alternatives d'un artiste ou d'un acteur de la contre-culture ?

Les initiatives intéressantes en provenance des marges et des contre-cultures finissent bien souvent par être assimilées et filtrées par les médias et les producteurs de divertissements de masse. Ca fait partie de leur travail. Ils dépouillent de son contenu - contenu qui aurait pu gêner le statu quo - tout ce qui possède un potentiel culturel et commercial pour n'en revendre que l'image. C'est toujours la même histoire. Et pendant ce temps de nouvelles vagues contestataires se constituent pour prendre la relève. C'est un cycle naturel, presque un écosystème socio-culturel. Mais je crois heureusement que de nouvelles idées marginales passent à travers les mailles de leurs filtres pour toucher le plus grand nombre à chaque fois que ce cycle se répète. Ce qui entraîne petit à petit des changements dans notre société.

Pour en revenir aux visées alternatives d'un artiste ou d'un acteur de ce qu'il est convenu d'appeler les contre-cultures, je ne pense pas m'être trompé puisque je ne me pose surtout pas en arbitre de la chose. Loin de moi la volonté de juger une personne en fonction de son appartenance ou non à une quelconque sous-culture. Ca me rappelle trop la fin des années 80 et l'époque de la vague alternative autour des Béruriers Noirs où chacun se vantait d'être plus pur et plus punk que l'autre. Pitié ! Soyons fluides. L'appellation " contre-culture " reste pour moi un fourre-tout bien pratique que j'utilise lorsque je tente maladroitement d'expliquer ce dont il est question dans la Spirale.

5/ L'article dont tu es le plus fier et/ou celui qui a été le plus lu sur La Spirale ?

Peut-être bien les interviews de Boris Petrovic et Marko Domanovic, deux jeunes artistes électroniques serbes interviewés durant les bombardements de l'Otan sur Belgrade. Il ne s'agissait évidemment pas de prendre parti pour le régime de Milosevic mais de souligner que des gens proches de nous subissaient de plein fouet ce qui se passait là-bas et que la réalité n'était pas aussi manichéenne qu'on voulait nous le faire croire. Un constat basique qu'on a un peu tendance à oublier sous la pression qu'exercent les médias de masse en période de crise.

Mais je suis aussi très fier de mes interviews de Cindy Plenum, une ex-star du porno mousticophile, de Richard Metzger, le diabolique fondateur de Disinformation.com, ou de Kevin Warwick, un chercheur de l'université de Reading qui travaille sur l'implantation de puces électroniques dans le corps humain. Sans oublier ma première interview de Maurice Dantec à l'occasion de laquelle il avait enfumé mon appartement jusque dans ses moindres recoins.

[ suite de l'interview ]

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