| Fluctu
: Comment est né Cyber Zone ? Quel public visez-vous ? Maxence
: Cyber Zone est un concours de circonstances. De circonstances favorables, au bon moment.
En fait, je travaille depuis un an pour un groupe de presse qui publiait un magazine à
tendance fétichiste et cyber (Cybersexe, pour faire court). Or, nous avons vite compris
quil était dommage déditer une revue sous le seul couvert de la sexualité,
la décision de décaler lesprit cul, vers le "cul-turel" sest donc
imposée ! De toute façon, le changement sopérait de lui-même depuis plusieurs
mois déjà. Les articles étaient de plus en plus fouillés, je sentais quon
sacheminait vers quelque chose dautre
Naïvement, jespère ne pas viser un public particulier. Je
lenvisage large et curieux, le plus curieux possible. Jaime à croire
quil ny pas dâge pour la curiosité
F : Comment fonctionnez-vous ? (équipe,
organisation éditoriale, commerciale
)
M : En interne (dans les murs) je suis seul. Tous
mes pigistes et correspondants sont à lextérieur. Je travaille aujourdhui
avec une équipe de 4 maquettistes et 5-6 pigistes. Des journalistes de Libé, Coda ou
.Net travaillent pour Cyber Zone, cest un réel plaisir de voir que des
"pros" se passionnent pour le mag (même si la maquette leur semble
souvent chaotique
). Je suis donc le DA, le commercial pour une bonne part, je
moccupe du suivi, du relationnel. Cest un metier complet. Lhomme
orchestre !
F : La maquette et liconographie du mag
se réfèrent à une esthétique web. Est-il difficile de parler de cyberculture sur un
support papier?
M :Tout à fait ! La maquette sinspire, je
dirais même vampirise le web ! Quand tu passes la journée, 8 heures de suite sur
internet, tu ten prends plein les yeux ! Avec Cyber Zone cest un peu
lobjectif que lon vise, mes maquettistes et moi-même : donner cette
impression de foisonnement, de grouillement. Je sais quà Paris (nous sommes dans le
Sud de la France), la tendance est au minimalisme, à la froideur. Tout est pompé sur The
Face ou ID. Je nai rien contre, mais lorsquon pagine un article comme
"Vaudou et Cyberespace", on se fait plaisir, on fait du Vaudou ! Cyber Zone,
cest bien souvent loccasion de mettre en images des concepts jamais illustrés
auparavant dans la presse française ! Moi, depuis "Comte Zéro" de Gibson,
jen rêvais de ces "Loas vaudou dans la machine", pour larticle on
les a fait exister ! Cest vrai quil nest pas aisé de parler
dinternet et de traiter correctement le sujet en même temps, là réside toute
lambivalence : parler dun support évanescent sur quelque chose de bien réel,
le papier. Mais le but de Cyber Zone est ailleurs : faire comprendre aux gens
quInternet, ce nest pas ce que veut nous montrer Web Magazine, mais un
"lieu", où séchangent des idées, des concepts, où vit et survit une
culture
F : Beaucoup de cul dans Cyber Zone. Est-ce un
choix délibéré ou seulement la constatation dun lien étroit unissant sexe et
Internet?
M : Le sexe, on vit avec. Cest une de nos
activité majeure, enfin, pour les chanceux
Cest un des éléments de la vie.
Cyber Zone parle de culture digitale (donc du Net), mais quest-ce que le Net, si ce
nest le reflet de nos sociétés ? Dans la rue, il y a des sex-shops, on croise de
belles créatures, dautres plus étranges
On se retourne sur leur passage.
Cyber Zone cest ça, tout simplement. Et non une tentative racoleuse pour vendre du
papier. Pour moi, tout ça, cest normal ! Le fétichisme, par exemple, est un cercle
très fermé où nagent détranges poissons : des hommes politiques important, des
artistes, des gens comme vous et moi. La façon daborder le sexe
"contemporain" dans Cyber Zone est une tentative douverture vers
dautres univers. Je suis sûr que beaucoup de gens seraient plus épanouis
sils savaient ce quil se passe dans les boîtes échangistes ou dans les
festivals cuir/latex genre Europerve, par exemple, peut-être auraient-ils moins peur du
sexe, moins peur deux même, sils savaient quon les y accueillerait à
bras ouverts
Les gens ont une image stéréotypée des milieux où le sexe
prédomine : il faudrait leur expliquer que ce nest pas dangereux, mais ludique.
Ceci dit, il est vrai aussi quInternet est lendroit idéal pour rencontrer ces
gens. Cest (encore) le lieu de la transgression par excellence, on ne peut surfer
sans tomber sur un site X par jour, au minimum
Mais bon, ce nest pas un
problème. Au contraire : cest la liberté. Cela ne te plais pas, tu zape ! Cyber
Zone parle du Net, et donc parle du sexe.
F : Le corps comme terrain
dexpérimentation. Dans quelle mesure peut-on le relier à la culture digitale ? (en
dehors du simple médium de représentation)
M : Tout est lié. Les arts extrêmes sont pour
beaucoup (et surtout chez certains artistes) lillustration de la transgression,
dun certain refus des normes établies par notre société. Même si intervenir sur
le corps peut sembler brutal, voire brute au sens littéral, les performers du body-art
actuel font énormément appel aux nouvelles technologies, il ny a quà suivre
les récents travaux de Stelarc. Le piercing, et aujourdhui limplant
sous-cutané (dont on parlera beaucoup avec Lucas Zpira, un body artiste français
dAvignon dans le numéro 3 de CZ), sont eux aussi tributaires des technologies
modernes : il y a 10 ans, personne naurait imaginé implanter un objet en
polytétrafluorethylène sous la peau dun être humain, aujourdhui cest
possible, et les artistes bénéficient même des techniques quasi-médicales des
professionnels de la chirurgie
"Digital Culture", cest un terme, mais cest
aussi notre réalité au quotidien. Les personnes âgées se font opérer de la cataracte,
on leur implante des cristallins artificiels et elles voient mieux quelles ne
lont fait pendant 40 ou 50 ans ! On greffe, on implante : des reins, des curs,
des articulations artificielles. On communique en réseau, on dispose quasiment tous
dun lecteur laser, toute les musiques quon écoute (même les derniers blues
de Tom Waits), sont numériques. Lélectronique est partout. Le chaos aussi,
dailleurs, puisquon ne sait pas toujours sen servir, ou quon
sen sert nimporte comment, mais notre univers est digital. Que Cyber Zone
étonne encore, en cette fin de XXème siècle, voilà qui est grave ! Le corps est
véritablement envahi par la machine : ce nest dailleurs plus une vision
barrée, "cronenbergienne", cest notre quotidien !
F : Le Body Art : "arts extrêmes" ou
cyber-narcissisme?
M : Bien sûr, il y a une bonne dose de
narcissisme dans lacte du piercing (ou piercing), de limplant, du branding. On
soccupe de son corps, on le poli. Mais il y a plus que ça. Pour certains,
cest aussi une manière (la seule ?) de se construire un personnage à leur mesure.
Une manière dêtre différent, mais de façon intime (il y a des piercings ou des
tatouages quon ne montre pas à tout le monde), à une époque
duniformisation. Aujourdhui, tout le monde a son tatoo, son piercing, alors
certains explorateurs ont envie daller plus loin. Évidemment, devenir un personnage
de roman cyberpunk à la Ian Jourgenssen de Ministry ou un cliché vivant façon Genesis
P. Orridge, cest un peu ridicule. Mais pourquoi pas ? Personnellement, je me sens en
phase (physiquement), avec mon époque. Les cheveux ultracourts, les membres plutôt
longs, les fringues amples, cest fonctionnel. Cest intéressant, ce glissement
vers une attitude fonctionnelle, plutôt que le baroque. Cest évident, non ? Notre
epoque trouve de la beauté, de la poésie dans le fonctionnel. Et cest logique
aussi, on est en route vers le "space age". Les enfants sont plus grands, plus
élancés, ils ont déjà la tête dans les nuages
F : Cyber Zone est-il plus le reflet des
fantasmes que des craintes du cybernaute ?
M : Celui des fantasmes, jespère ! Je
crois encore à un internet libre, où tous peuvent sexprimer. Le seul problème,
cest que tout le monde na pas quelque chose dintéressant à dire
Personnellement, je trouve Cyber Zone très serein, "rigoureusement chaotique" :
il ne doit pas faire peur. Si cétait le cas, ça me désolerait. Cyber Zone
nest pas là pour la "hype", ni pour faire de largent. Nous en
sommes encore au stade où on se fait plaisir ! Mais ce serait aux lecteurs de répondre
à cette question... |