Voilà qui allait le changer agréablement des quartiers
"hype and trendy" de la capitale. Absorbé dans ses
pensées, il se laisse happer par l'agitation qui règne
sur le Boulevard de la Chapelle dont il a suivi le
cours depuis Barbès. Le quartier résonne du pas des
badauds qui s'affairent et des harangues qui arrivent
du marché dont les étales s'étirent sur le pavé en
ce début d'après-midi ensoleillé. Il s'arrache à ce
spectacle qu'il aurait bien voulu suivre encore un
peu, remonte la rue de Tombouctou et s'engage ensuite
rue Stephenson pour finalement passer la porte de
Vis@vis. Il a effectivement appris que celui-ci allait
lancer au mois de septembre les premières visiophonies
publiques de son réseau avec le Metissacan café de
Dakar.
Vis@vis
est un nom peu ordinaire pour un café cyber. Et pourtant,
la marque déposée fit l'anecdote de nombreux journaux
en juillet 2000. "Vizzavi" était le nom choisi par
Vivendi Universal pour le lancement de son portail
multi-accès [Internet-mobile-TV interactive]. Seul
détail, et non des moindres, qu'avaient manqué de
relever les concepteurs de ce projet ambitieux, la
marque avait déjà fait l'objet, six mois plutôt, d'un
dépôt auprès de l'INPI [Institut national de la propriété
industrielle]. L'affaire révélée par le magazine Transfert,
et largement repris par la presse, se solde alors
par un accord savoureux pour la coexistence des deux
marques aux noms similaires. Coup de fric, coup de
pub pour les trois associés, Loïc Audrain, Jean d'Euville
et le médiatique Aboubakar Diop qui se désengagera
progressivement du projet.
"Vis@vis"
est une belle aventure qui mérite d'être racontée
au-delà de l'anecdote financière ou du combat figuré
d'un David contre un Goliath. C'est en janvier 99,
au retour d'un voyage en Afrique où Jean d'Euville
a pu observer l'usage du téléphone et des télécentres
par les populations, que le projet est initié. La
question qui se pose alors est de savoir s'il est
possible, techniquement parlant, d'adapter la visioconférence
pour en faire un service public de communication.
Le concept est lancé : la visiophonie publique, construite
sur la mise en réseau de cybercafés, devra permettre,
notamment aux expatriés, de communiquer avec leurs
famille et amis par la voix "et" l'image pour un prix
largement inférieur au téléphone à longue distance.
Il "reste" cependant à penser sa mise en œuvre.

La
première étape sera le cybercafé qui initiera la trame
du réseau, ce sera Vis@vis. Réfléchis, les jeunes
entrepreneurs cherchent l'espace qui conviendra mais
entre la boîte à chaussures et le loft de Saussure
il est difficile de trouver son café à Paris. Finalement
en avril 2000, il dégote la perle rare en plein 18ème.
Débrouillards, ils allient simplement du mobilier
Ikea avec le bar, repéré dans la rue et retapé. Après
l'installation des machines, c'est l'ouverture en
mai 2000 sous les yeux quelques peu curieux des gens
du quartier qui croit assister à la naissance d'une
nouvelle association.
Progressivement
cependant le lieu est investi. Des plus jeunes aux
plus vieux chacun y trouve son espace, son rythme
de fréquentation et ses occupations. Les 7-12 ans
travaillent de manière ludique sous l'œil averti des
cybercafetiers qui se transformeraient presque en
maîtres d'étude, les 12-14 égayeraient ce tableau
trop idéal en y mettant un peu d'agitation, les 15-22
passeraient de chat en forum à la rédaction de leurs
cv alors que les adultes se serviraient de l'écran
pour rechercher un travail, un logement, un billet
d'avion et surtout pour lire quotidiennement les journaux.
Car c'est aussi cela l'Internet, un immense kiosque
à journaux où le Soleil [Sénégal] et la Liberté [Algérie]
se répondent.
Et
puis il faut s'occuper de la mise en place des visiophonies
publiques. L'enjeu est avant tout technique car il
faut trouver un câble opérateur qui serait en mesure
d'offrir un service qui correspondrait précisément
aux besoins et au budget du cybercafé. C'est Colt-Communication,
un groupe européen, spécialisé dans la vente de connexions
et d'intercommunications qui décroche finalement le
marché. Le développement d'un logiciel spécifique
qui intègre une interface pour l'utilisateur avec
notamment un compteur de temps, un module de réservation,
de facturation, et de publicité, sera le second enjeu
technique à solder. Parallèlement, toute l'équipe
travaille sur un cahier des charges que devront respecter
les cybercafés qui intègreront le réseau de Vis@vis.
Le
Metissacan café [Dakar], enthousiaste depuis la naissance
du projet, sera le premier avec qui le "cybertelephon"
devrait fonctionner d'ici la mi-septembre. Dans quelques
mois vis@vis devrait pouvoir proposer une trentaine
de destinations avec lesquelles il sera possible d'effectuer
des visiophonies. Il est bien évident que le succès
de ce nouveau service du cybercafé sera soumise à
la durée et à la fréquence mensuelle des appels de
ses clients. Les tests effectués au mois d'août semblent
cependant déjà témoigner de l'enthousiasme que les
visiophonies ont suscité chez les habitués du lieu.
L'émotion est forte car la personne paraît si proche,
que l'on pourrait la toucher, cependant l'écran est
plat et la voix est lointaine même si on l'entend
distinctement. L'envie de parler à ses proches en
les regardant dans les yeux est bien présente à tel
point que les gens du quartier ont pour certains d'entre
eux aidé à identifier les cybercafés qui dans leurs
pays respectifs seraient susceptibles de rejoindre
le réseau de vis@vis.
Voilà
l'idée, aller faire un tour de l'autre côté de l'écran
pour voir ce qui se passe dans les cybercafés d'ailleurs...
Le rendez-vous est pris pour la dernière aventure
de notre internaute...