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Prisma
A à la rencontre de différents langages


Prisma, CD-audio accompagné d'un CD-Rom consacré au compositeur contemporain Kaija Saariaho, vient d'être distribué dans les bacs par l'éditeur phonographique Naïve. Un paradoxe pour cette œuvre multimédia innovante, qui a dû se frayer un chemin singulier pour accéder au public.
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Ce qui frappe d'emblée dans Prisma, œuvre multimédia de Jean-Baptiste Barrière consacrée au travail du compositeur contemporain finlandais Kaija Saariaho, c'est la place qu'elle accorde à l'émotion. Un expérience rare pour ce type de création, souvent réduite à une démarche seulement informative ou technique, et que l'académie Charles-Cros a voulu récompenser en 2000 en lui attribuant son grand prix multimédia.

Qu'est-ce, en effet, que Prisma ? Un objet hybride, à la fois CD-audio et CD-Rom, œuvre musicale et multimédia, œuvre en tant que telle et œuvre sur l'œuvre. Un voyage métaphorique à travers la musique de Saariaho et les sources poétiques, picturales et cinématographiques qui l'ont inspirée. Une invitation, enfin, à mieux comprendre comment la musique de notre temps est écrite et interprétée. Cinq étapes dans ce parcours. "Nuées" réunit des données sur la vie du compositeur et sur les œuvres qui l'ont marquée, des suites de Bach aux mises en scène contemporaines du Canadien Robert Lepage, en passant par le travail des cinéastes Cocteau et Tarkovski. Quelques scènes de répétitions donnent à voir la puissance d'impression que peut dégager la vidéo numérique, notamment lors de deux enregistrements de 1996 avec la soprano Dawn Upshaw et le violoniste Gidon Kremer. "Moissons" donne ensuite la parole aux interprètes, la flûtiste Camilla Hoitenga et le violoncelliste Anssi Karttunen. De courtes scènes filmées associées à des extraits de partition permettent de découvrir les sons spécifiques de la musique de Saariaho. Dans "Spectres", Jean-Baptiste Barrière lui-même explique le rôle de l'électronique dans la musique du compositeur. Dans "Amers", la musicologue Ivanka Stoianova propose sur fond d'images numériques une analyse de l'œuvre du même nom composée par Saariaho à partir d'un poème de Saint John Perse. Enfin, "Mirrors" est un jeu de composition musicale inspiré du modèle de L'Œuvre ouverte d'Umberto Eco (Le Seuil, 1990), permettant de manipuler les fragments musicaux de manière combinatoire, librement ou suivant les règles d'écriture de la compositrice. Là encore, surprise : l'expérience auditive issue du regroupement aléatoire de différents fragments est cohérente, "agréable" oserait-on écrire. Une cohérence que l'on retrouve, dans l'ensemble du CD-rom, dans les assemblages parfois inattendus entre textes, entretiens, extraits sonores et images animées.

L'aventure économique de cet objet est tout aussi singulière. Depuis le début du mois de mai, Prisma est distribué dans des bacs audio par un éditeur phonographique, Naïve, qui ne s'était jamais frotté au multimédia. La démarche est d'autant plus surpenante que le marché lié à ce support est actuellement en panne : "le CD-Rom pose problème… en matière de multimédia, les modèles économiques se cherchent", reconnaît Pierre Lavoie, directeur de la société Hyptique quiest intervenue sur la finalisation de Prisma. Pourquoi Naïve s'est-elle alors emparée de ce produit ? "Nous souhaitons nouer des relations avec des artistes nourris à diverses influences, et dont la musique semble accessible à tous, explique Didier Martin, de Naïve classique. C'est à cette démarche que nous avons été sensibles chez Kaija Saariaho : l'originalité du produit fait l'objet de toute notre attention".

Des démarches singulières, donc. Des langages décomposés, déconstruits, de nouvelles formes artistiques aussi bien qu'économiques, élaborées sur la base de rencontres improbables entre des personnes ou des éléments disparates. Plus belle métaphore de cette œuvre ouverte grandeur nature, peut-être, le dialogue aléatoire en damier entre Camilla Hoitenga et Anssi Karttunen dans "Moissons". Sous cette forme, par exemple (mais, à vrai dire, l'inverse eût tout à fait été envisageable) :

- Hoitenga : "Il y a toujours eu beaucoup de langages, surtout au XXe siècle. Avant, ça changeait tous les quinze ans. Maintenant, c'est toutes les semaines !".
- Kartunnen : "Je crois qu'il est impossible de séparer une seule note que je joue de ma personnalité… Et plus je cherche à être fidèle au compositeur et à ses idées, plus je suis fidèle à la seule manière dont je peux le faire".
- Hoitenga : "Saariaho a d'abord dû m'apprendre à comprendre son langage".

Benjamin Bibas

L'Amour de loin, opéra Kaija Saariaho, au Théâtre du Châtelet
Une interview de Kaija Saariaho sur info-finlande.fr
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