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« Contrairement à la radio qui sest rapidement homogénéisée autour dun modèle économique et dun format médiatique, lInternet est fondamentalement
hétérogène. Cette diversité est un atout essentiel. LInternet ne put donc sunifier ni autour dun modèle économique, ni dun format communicationnel. Ce nest pas
un média, mais un système qui tend à devenir aussi complexe que la société dont on prétend quil est la copie virtuelle. »
Patrice Flichy
Un
media de stock
Quest-ce qui distingue lInternet des autres systèmes de communication ?
Depuis cinq ans, tous ceux qui approchent de près ou de loin lInternet, cherchent une
réponse à cette question. Pour samuser, bâtir un projet social ou culturel, gagner de largent ou choper des meufs.
Cette question cruciale mérite aujourdhui dêtre traitée car elle conditionne pour une large part lévolution du média. Dans le dernier numéro de la revue Réseaux
(n° 100), Patrice Flichy livre une passionnante analyse de ce quil considère comme la principale spécificité de lInternet en tant que réseau de communication. A le
lire, chacun pourra ressentir une bouffée doptimisme et un plaisir inaltérable, car ses projections saccompagnent de commentaires acerbes contre les thuriféraires benêts de la révolution numérique, à qui on doit lenlisement mercantile dans lequel semble avoir sombré le Web depuis 98.
La thèse de Patrice Flichy est simple : lInternet, comme support de communication par essence infini, permet la coexistence de tous les acteurs qui souhaitent
sexprimer. Media de stock aux capacités sans cesse accrues (espaces disques, puissance des ordinateurs, débits), lInternet permet à tous les projets de se
développer. En cela, il introduit une rupture fondamentale par rapport à tous les autres médias, fondés sur une logique de flux et de rareté. Prenant lexemple de la
radio pour préciser son raisonnement, Patrice Flichy montre comment ce média interdit à la fois lexpression de tous et la conservation des programmes. Pour ces
deux raisons, la radio a favorisé lémergence dun modèle purement marchand (à lexception de la courte période des « radios libres », vite réintégrées dans le
paysage marchand), interdisant de facto aux amateurs de profiter de ce support de communication. Au contraire, le Web peut accueillir tout le monde, non pas à
tour de rôle et en formatant les programmes, mais en permettant à chacun dinscrire sa démarche dans le long terme, de façon autonome et selon des ambitions
que chacun sassignera en fonction de son budget et de ses envies. Les marchands ont bel et bien envahi le Temple, mais le Temple est grand, et son occupation
facile.
Le Web est un média fin de siècle comme les autres, mais plus
Dans son article, Patrice Flichy semploie à démonter les mythes élaborés autour du Net, pour mieux donner à comprendre la réalité du réseau des réseaux. Le
premier de ces mythes est le caractère prétendument révolutionnaire du Web, et sa diffusion accélérée. Le discours ambiant tend à faire croire que nous venons de
sortir de lobscurité (« comment faisions-nous avant ? ») et quun système de communication universel suffit à régler les maux dont souffre lhumanité (la guerre, la
faim, le chômage, etc.). Patrice Flichy samuse de ces discours et montre que ces messages utopiques servent avant tout à favoriser ladoption du nouveau média : ils
incitent les particuliers à sy mettre et donnent à croire que ces conversions individuelles dessinent un projet collectif, porteur dun idéal social et politique.
« La TSF et lInternet auront donc constitué des innovations de rupture par rapport aux développements scientifiques et techniques de lépoque. Loriginalité de
lhistoire de ces deux projets vient aussi du fait que ces innovations techniques aient été tout dabord rejetées par lindustrie des télécommunications. Cependant,
lhostilité des télécommuniquants a été compensée par un appui initial important des militaires. Dans ce contexte de démarrage difficile, les concepteurs de ces deux
innovations eurent à convaincre de lintérêt de leur projet. Pour ce faire, il leur fallait non seulement réaliser des prototypes et trouver des soutiens, mais aussi
proposer une vision de la nouvelle technologie. »
| Evolution de léquipement des ménages aux Etats-Unis |
| Nombre dannées de diffusion |
Année de démarrage |
5 ans |
7 ans |
10 ans |
| Radio |
1922 |
24 % |
35 % |
61% |
| E-mail |
1987 |
- |
3,5 % |
17% |
| L'Internet
(Web) |
1993 |
22 % |
33%
(prévision) |
50%
(prévision) |
Comme le montre ce tableau, lInternet nest pas le média qui a connu la plus forte et la plus rapide diffusion dans lhistoire de lhumanité. La radio (autre média fin
de siècle
) par exemple, a conquis les foyers américains plus vite que lInternet.
Source : Bureau of Census et NTIA |
Progressivement, les discours utopiques qui entourent le nouveau média évoluent, servant de plus en plus les intérêts marchands. Les projections révolutionnaires et
réformatrices sont récupérées par les industriels arrivés sur les marchés liés au nouveau média (fourniture daccès, portails, services en ligne, etc.). Les campagnes
de Club Internet mettant en garde le peuple contre dhypothétiques autodafés (pub gonflée pour une boîte possédée par des marchands darmes) comme les pubs
de Liberty Surf recyclant Gandhi montrent quon est vite passé du stade de limagination/innovation à celui de la vente cynique, où la vacuité du discours est habillée
dun sabir « néo beauf du Web » destinée à créer une complice proximité avec le chaland.
Poursuivant sa comparaison, Patrice Flichy montre que le rôle joué par les amateurs (hackers, informaticiens, scientifiques, universitaires, bidouilleurs en tous genres)
ne constituent nullement une nouveauté, pas plus que lévolution progressive des technologies et des appareils utilisés. Le même type de communautés damateurs et
dexpérimentations se sont développées à lapparition de la TSF. Exploitant déjà la métaphore de la toile daraignée mondiale (world wide web), Francis Collins
décrivait ainsi en 1912 avec enthousiasme les pratiques développées par les adeptes de la radiodiffusion (les « sans filistes ») :
« Imaginez une gigantesque toile daraignée avec de multiples fils partant dans toutes les directions depuis New York jusquà des terres ou des mers situées à des
milliers de milles. Dans sa station, notre opérateur peut être comparé à une araignée constamment éveillée surveillant le plus faible tremblement dans le coin le plus
éloigné de son invisible fabrique. Les différents opérateurs éloignés discutent et plaisantent les uns avec les autres, comme sils étaient dans la même pièce ».

La gratuité originelle du support ne constitue pas non plus une spécificité du Web. Il en était de même pour la radio. « Ces discours utopistes qui non seulement
décrivent des usages potentiels, mais également montrent tout ce que la TSF pourrait faire pour la société et les individus, sont en tain de devenir réalité. Chacun peut
communiquer instantanément, de manière autonome, avec des personnes très éloignées et quand il le veut. Cette communication est libre (elle ne dépend pas des
opérateurs de télégraphe ou de téléphone) et gratuite (il ny a pas de taxe à payer). Comme le souligne lhistorienne Susan Douglas : « Léther était devenu une
nouvelle frontière passionnante où des hommes et des jeunes garçons pouvaient se rassembler, rivaliser, tester leur fougue, avoir connaissance dinformations
nouvelles. Ils défiaient lordre social ».
Sur
le Web, fais (encore et toujours) ce qu'il te plait
Nous en revenons donc à notre point de
départ : loriginalité du Web, cest la permanence de la liberté
dexpression offerte au quidam numérique. Les créateurs, les
utopistes, les originaux, les artistes, les curieux et les partageux ont
encore de beaux jours devant eux, et des continents électroniques
entiers à défricher. Sur le Web, la « masse critique des pratiquants
hors marché », comme les nomme Patrice Flichy, est un facteur dévolution
prometteur :
« Si avant
guerre, les amateurs constituaient la plus grande partie des pratiquants
de la TSF, cette communauté disparaît avec la guerre et ne se
reconstitue pas de la même façon après guerre. Au contraire, les
internautes universitaires et amateurs continuent dutiliser le
dispositif après 1993. Ils constituent pendant toute la décennie un
groupe puissant dutilisateurs souvent considérés comme un modèle
et qui continuent à jouer un rôle essentiel dans le développement du
système. Le récent succès de Linux et des logiciels gratuits montre
que cette communauté informaticienne est encore vivace. »
Insistant sur les multiples possibilités
ouvertes par le Web, Patrice Flichy poursuit son analyse :
« Le modèle de développement
de la radio est donc substitutif, alors que celui de lInternet est
additif. Ce développement additif fait de lInternet un système de
communication complexe que beaucoup dobservateurs ont du mal à appréhender
dans sa globalité. Certains ny voient quun nouveau média de
masse, dautres un dispositif de communication interpersonnel ou une
nouvelle agora ou une nouvelle galerie marchande. Or, lInternet est
un système global qui trouve sa place dans de nombreux secteurs de
lactivité sociale et économique. Les premières études dusage
confirment bien que les différents dispositifs communicationnels sont
articulés les uns aux autres. Le réseau des réseaux relie le bureau
et le domicile, les amateurs et les professionnels, les universités et
les entreprises
La nouveauté de lInternet vient du fait que ce
système de communication permettra à la fois des échanges privés et
publics et concerne aussi bien la coopération au travail que la
sociabilité familiale et amicale, quil constitue simultanément un
dispositif de loisirs et un système de commerce ... »
Quest-ce
quune démocratie électronique ?
Evidemment, la possibilité offerte à
chacun de sexprimer sur le réseau ne dessine pas de fait une démocratie
idéale fondée sur lintelligence et la compréhension mutuelle.
Toutes les voix ne se valent pas dans le cyberespace, et les chances de
se faire entendre ne sont pas égales. Pour un acteur modeste
webzine,
association, petite entreprise -, sexprimer sur le Web équivaut à
murmurer un poème dans le désert du Névada, à quelques tours de roue
de Las Vegas
« Des quelques centaines de milliers
de textes accessibles au tout début du Web, en 1993, le stock
dinformation sur Internet atteignait près de 800 millions de
documents en février 1999 soit un volume de données denviron 15 téraoctets
(millions de millions de caractères), dont 6 téraoctets de texte pur.
En fait, ces chiffres eux-mêmes sous-estiment la réalité car de très
nombreux documents sont générés dynamiquement par programme à partir
de bases de données, ce qui fait quil nest pas totalement absurde
de considérer le Web comme virtuellement infini. »(1)
Pour les partisans dun Web ouvert, démocratique
et créatif, lenjeu ne consiste donc pas à lutter contre les
friconautes(2) mais à simposer à la marge et dans les interstices
de ces espaces marchands. Cest sur ce terrain quil faut se battre,
pour enrichir et développer le Web non marchand, avec ses aspérités,
son manque de professionnalisme, son irrégularité bonhomme. Encore
faut-il savoir ce que veulent les internautes, et ne pas sombrer dans le
nombrilisme bas de gamme. Le Web non marchand, il faut bien le reconnaître,
nest pas toujours cet Eden que ses défenseurs tendent à promouvoir.
De la branlette proto-révolutionnaire au site perso pitoyable en
passant par les machins para-marchands chaînons manquants entre le
webzine et la start-up, comme lillustre lépisode
Mygale/Multimania - le Web citoyen est un vaste foutoir dans lequel le
pire côtoie le meilleur. Pour aider les internautes à sy retrouver
et lutter à armes quasi-égales avec les majors du Web, ya du pain
sur la planche. Il semble par exemple nécessaire de développer des
initiatives comme le portail des copains, pour drainer les flux, pour se
compter, pour atteindre la masse critique, le professionnalisme et la régularité
désormais attendus sur le Web. Nous reviendrons sur cette question
fondamentale, et notamment sur la liaison entre le Web marchand et le
Web citoyen.
1- Source : Recherche daiguilles dans une botte de liens, Bourdoncle,
Bertin, La Recherche, mars 2000
2-pour reprendre la jolie expression dErwan, webmestre de LOrnitho
En attendant, répétons-le : nous
sommes chez nous, et on se fout des voisins. Faisons du Web notre
maison, notre jardin, notre usine à rêve et notre bar de quartier. Pas
besoin dinventer une logique activiste, putschiste, squat, happening
comme pour la télé ou la radio. Pas besoin de pirater, doccuper, de
dénoncer. Juste sinstaller et construire un Web différent. Les
luttes à mener doivent se penser et se conduire dans les détails. Il
faut par exemple faire attention aux moteurs de recherche et à la
structure même du Web, qui tendent à favoriser de plus en plus les
gros. Quand il surfe, linternaute se trouve en effet soumis à la
force des flux dominants, comme les phéromones des fourmis dessinent
des chemins privilégiés vers des sources de nourriture. Bien que tous
puissent librement sexprimer sur le Web, les messages dominants sont
ceux produits par les organisations marchandes, qui disposent de systèmes
dattraction bien plus puissants (marque, pub, design pro,
affiliations, puissance du référencement, etc.). Le problème, pour
les créateurs de tous poils, est bien de se faire entendre au milieu du
bruit (un peu comme si Umberto Ecco devait faire une conférence depuis
le rond central du Stade de France, un soir de match). Il faudrait
trouver des moyens dassurer la visibilité des sites modestes, une
sorte de prime à la qualité, inversant la logique actuelle du Web.
Cest cet enjeu qui mobilise des chercheurs comme François Bourdoncle
et Patrice Bertin, qui participent au projet AltaVista. Dans un article
publié dans La Recherche en avril 2000, et intitulé "Recherche
daiguilles dans une botte de liens", ils sinquiétaient des
conditions dexpression sur le réseau mondial, craignant une
marginalisation croissante des sites fragilisés par les logiques
financières à luvre sur le Web :
« Certaines des méthodes
(de recherche) ne sont pas exemptes deffets pervers potentiels.
Ainsi, des techniques comme lutilisation des liens hypertextes ou les
analyses comportementales reposent, pour filtrer et hiérarchiser
linformation fournie à lutilisateur, sur une notion ad hoc de «
popularité » qui est parfois contestable comme mécanisme de
validation du savoir. De plus, les techniques fondées exclusivement sur
la popularité présentent un danger réel de renforcement autoaccéléré
des positions dominantes, puisquil suffit dêtre déjà visible
sur le réseau pour le devenir encore plus. Si de telles approches, par
leur simplicité et leur grande robustesse, sont certainement à même
de satisfaire le grand public, elles conduisent donc aussi à dissimuler
et à rendre difficilement accessibles les informations et le savoir qui
ne sont pas majoritaires. Elles conduisent ainsi indirectement à
limiter de manière très importante les chances de succès des nouveaux
entrants sur le « marché » - terme pris ici dans son acception la
plus large et peuvent également induire une certaine forme
duniformisation des idées et des comportements. Pourtant, lavènement
de lInternet était censé dépasser le modèle des médias de masse
et favoriser lexpression des minorités ! »

copyright@clust.com
Pour finir, ajoutons que les plantages
boursiers ouvrent la voie aux entreprises plus modestes. Ce qui est détestable
dans le climat actuel, ce sont les mille projets débiles qui reçoivent
des fonds. Il ne sagit pas de sopposer à toute démarche
marchande, mais de refuser quon subordonne un processus créatif aux
fantasmes financiers de cons cupides qui ne connaissent pas le Web mais
prétendent infléchir son organisation à leur profit. Il faut être bête
comme un capitaliste de caricature pour croire que Boo allait marcher.
Comme dans la chanson de Noir
Desir, où LHomme pressé déclare « jadore les émissions à
la télévision, jai pas le temps de les regarder mais cest moi
qui les fait », le patron de start-up peut déblatérer des conneries
à longueur de journée à propos dun média quil ne connaît pas.
La démarche est toujours la même : exploiter le moindre comportement
humain pour le transformer en pompe à fric : « je prends une
commission sur les achats groupés car je fais baisser les prix » dit
Monsieur Clust ; « je prends une commission sur les ventes de cadeaux
que jorganise, dit Monsieur Mille mercis.com, car grâce à moi
chacun peut disposer sa « liste de cadeaux » sur le Web, pour faire
savoir à ses proches ce quil aimerait quon lui offre ». Vous rêviez
de spontanéité, dénergie créative, de solidarité entre les
peuples, de culture libérée, de bordel continu ? Les start-up vous
offrent les petites manies des déjà-vieux, le zéro défaut des « je
suis toujours joignable » et les gadgets inutiles quon trouvait déjà
à la Fouarfouille. Ça, cétait avant le krach.
Depuis, les friconautes sont un peut moins flambards et lair
redevient respirable sur le Web. Une raison de plus pour appréhender
avec optimisme la suite des événements
KZ
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