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Ce site n'habite plus à l'adresse indiquée

Dans La mort aux trousses, Cary Grant se présente avec des policiers dans la maison où, la veille, il avait passé la soirée en compagnie de divers individus. En ouvrant la porte, la surprise est de taille : le décor a changé, les locataires ont disparu. Suspecté de folie, le héros doute de ses propres perceptions. Ce ressort dramatique est un classique dans l’univers des polars. Rien d’étonnant, donc, à le trouver à l’œuvre sur le Web, univers noir où succès et défaites se succèdent dans un suspens terrifiant.

Il arrive de temps en temps (de plus en plus souvent à dire vrai) de taper une adresse et de se retrouver dans un espace tout à fait inédit. Quel choc ! on tente d’accéder à une URL, on se remémore, pendant les quelques secondes que dure le téléchargement de la page, son look et son système de navigation, comme pour gagner du temps. Au lieu d’arriver dans un espace familier, on se retrouve sur un site différent, parfois l’URL elle-même a disparu et l’internaute est dirigé automatiquement vers une nouvelle adresse. Pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une illusion, il retape l’URL, ou tente de passer par un autre chemin (une page intérieure par exemple). Rien n’y fait. Votre site préféré a disparu ; il a été remplacé par un cyber-mall. Quelques exemples de fusions-absorptions sur le Web : 

  • En 97, Havas rachète Mygale.org, en assurant vouloir sauver le service d’hébergement gratuit mis en place à la fac de Jussieu. Un baiser à la Néron : il ne reste plus rien des Mygaliens. Si vous tapez mygale.org, vous arrivez aujourd’hui chez Multimania ( ? ?).
  • Début 99, Microsoft rachète discrètement Firefly, la société à l’origine des protocoles P3P/OPS, qui permettent de gérer la confidentialité des internautes par un système de profilage anonyme. Pas d’annonce, pas d’explications. A partir du nom de domaine firefly.com, les visiteurs sont redirigés vers MSN.
  • Toujours en 99, Media Metrix rachète Relevant Knowledge et fusionne les sites ainsi que les activités de son ex-concurrent. Vae victis.
  • En juin 99, CVS, deuxième chaîne de pharmacies aux Etats-Unis (4 000 drugstores sur tout le territoire) rachète Soma.com, petite pharmacie électronique. Montant de la transaction : 30 millions de dollars. Le nom Soma.com n’existe plus. Le design, le site et les applications de Soma sont mis à la poubelle, ou recyclés dans le service cvs.com.
  • En septembre 99, France Télécom rachète Alapage. Les intentions de l’opérateur ne sont pas encore connues. 

La métaphore utilisée au départ n’est pas juste. Cary Grant arrivait dans une maison transformée par des gangsters, qui l’avaient manipulé. La disparition de sites Web, en réalité, s’apparente davantage à ces maisons qu’on détruit pour construire des lotissements : industrialisation, massification, dépersonnalisation, emprise croissante de la laideur. La globalisation, dans la vie réelle comme sur le Web, nuit à la diversité écologique et entraîne une perte de nos repères, de nos souvenirs. La frayeur est la même qu’en découvrant la transformation du Sagittaire, naguère camping sympa sur les rives de la Drôme, aujourd’hui transformé en simili-Center Park. Si l’endroit a changé, s’il n’existe plus, comment être certain qu’il a jamais existé ?

La perte de sites est d’autant plus navrante que le Web et ses aficionados n’ont jamais été préoccupés par son histoire. Définitivement out, soma.com n’a laissé AUCUNE trace, à peine une capture d’écran ici ou là, et quelques fichiers sur une bande de sauvegarde, quelque part du côté de Seattle. Tout entier tournées vers l’avenir – et la modernisation des services – les utilisateurs ne se soucient pas de conserver un souvenir de ce que furent les sites aux premiers âges du media.

Pire. Les majors gloutonnes qui développent leur activité par croissance externe tendent à vouloir faire oublier l’origine de leurs ‘actifs’. A la façon d’un Staline modifiant les photographies de la Révolution, les multinationales gomment tout, taisent tout, comme le fit Microsoft vis-à-vis de Firefly. Plus de nom de domaine, pas de référence au travail de cette start-up ou des universitaires qui la créèrent, à peine quelques coupures de presse dans quelques recoins du Web. Les majors semblent vouloir réécrire l’histoire pour s’attribuer les mérites des pionniers.

A ces phénomènes s’ajoutent évidemment les "Erreur 404" et autres sites disparus faute d’être financièrement viables. Petits sites associatifs, webzines, sites persos, sites d’entreprises n’arrivant pas à actualiser et développer leur site. La concentration passe aussi par la disparition des acteurs modestes.

J’exagère ? Passez en revue votre fichier de bookmarks, vous aurez quelques surprises.

Kz

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