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La confusion des genres
Au
risque de passer pour un vieux con, j'avoue que les
adulescents m'emmerdent, me polluent l'existence. Ils
me gênent sur le plan esthétique, affectif, social,
politique et anthropologique. Ils sont partout, ils
orientent la culture, les messages médiatiques, les
teufs. L'album des Daft Punk, Discovery,
constitue le dernier exemple en date d'un pur produit
packagé pour les adulescents, du son lui-même au clip
en passant par le Daft Club ...
Malgré
cela, les adulescents méritent notre soutien. Ayant
eu l'occasion de les voir évoluer dans leur milieu naturel,
j'éprouve moi-même une certaine affection pour eux.
Pour les comprendre et les aider, il convient maintenant
d'étudier les mécanismes à l'œuvre dans le développement
de ce groupe social :
Confusion des âges et des perspectives. Elle se
traduit par une inversion des mécanismes identitaires,
bien décrite par Tony Anatrella :
"Le
processus d'identification s'est inversé : ce sont les
adultes qui tentent de s'identifier aux adolescents
et non l'inverse. Tout en se représentant des adolescents
en échec, les adultes continuent de regretter de ne
plus en être. La métamorphose de la société aboutit
actuellement à inverser les rôles. Elle idéalise l'adulte
toujours jeune, pouvant constamment recommencer sa vie,
cultivant un corps qui va rester éternellement jeune
lui aussi. La société devient elle-même adolescentrique.
Elle se conforme de plus en plus aux adolescents, à
leurs états de conscience, à leur façon de penser et
d'agir. Des adultes peuvent donner libre cours aux conduites
impulsives comme pendant l'enfance. Et lorsque les adolescents,
dans leur évolution propre, cherchent repères et références,
c'est aussi leur propre image que leur renvoie le monde
adulte. Choc : devenir adulte, c'est devenir... adolescent
!"
Confusion des rôles et des sexes. Tout a commencé
avec l'école mixte. A force de jouer à touche-pipi entre
petits garçons et petites filles depuis la maternelle,
la frontière entre les sexes disparaît progressivement,
favorisant le développement de comportements androgynes
et de préférences sexuelles ambiguës (bisexualité alternée,
etc.). Evidemment, personne n'aimerait revenir en arrière,
quand on découvrait la sexualité dans les dortoirs,
entre internes du même sexe et qu'on apaisait ses appétits
sexuels de façon honteuse, en conformité avec la morale
bourgeoise. Néanmoins, il faut reconnaître que la confusion
des sexes ne facilite pas l'accession au stade adulte,
puisqu'il devient plus difficile de se conformer à un
modèle " classique ", parfaitement normé. Ajoutez à
ça la dévirilisation des hommes, la perte de pouvoir
des pères et la revendication paritaire. On comprend
alors pourquoi tant d'individus des deux sexes peinent
à sortir des rôles immatures et troubles que consacrent
l'adolescence tardive.
Angoisse de l'avenir. La vie d'enfant et d'adolescent
est devenue tellement confortable et ouatée dans les
pays occidentaux que le passage au statut d'adulte s'avère
d'une violence inouïe. Rendez-vous compte : il faut
quitter sa chambre pour affronter la dure loi du monde
contemporain, où personne ne vous donnera rien. Il faudra
tout gagner, à commencer par la reconnaissance (alors
que l'enfant et l'adolescents sont vénérés pour eux-mêmes
par leur entourage). Comme nos rites de passage à l'âge
adulte sont devenus peu efficaces, l'individu reste
dans un statut indéfini dont il peine à sortir, squattant
chez ses parents jusqu'à 28 ans tout en s'offrant ici
et là quelques plaisirs adultes (ex : baisouiller une
copine à la fin d'une boum).
Refus des responsabilités. Pour surmonter son angoisse,
l'adulescent, refuse d'assumer les responsabilités d'un
adulte. Le slogan " rien à battre, tout pour ma gueule
" lui offre un ersatz de liberté et d'autonomie, qui
s'illustre notamment dans les comportements de fuite.
Tel jeune père " pétera les plombs " et désertera le
domicile, sans prévenir sa compagne, pour aller faire
la fête afin d'oublier ses soucis ou ses angoisses.
Développement ad nauseam des pratiques consuméristes.
Les pratiques consuméristes tendent à représenter la
quasi-totalité du temps libre chez les adulescents.
La vie s'organise dans les centres commerciaux, les
complexes de loisirs et les bars branchés. La quête
d'identité passe par des tactiques de représentation
permanente et d'affirmation de la personnalité via les
objets et les symboles manipulés (je suis cool, j'ai
un t-shirt branché). Les comportements mimétiques se
développent, selon un individualisme de groupe qui commande
l'action et la communication de l'individu (cf. l'importance
des marques ou des gadgets branchés chez les adulescents).
Si
on essaie de resituer le développement chronologique
de l'adulescent type, on obtient le cycle suivant :
d'abord, l'enfant roi, l'enfant con qui focalise toutes
les attentions et obtient tout ce qu'il désire ; puis
l'adolescent gnan-gnan, dont la principale révolte consistera
à écouter une musique qui ne plaît pas à ses parents
; ensuite l'étudiant-poil-aux-dents ; enfin l'adulte
esseulé perdu dans un monde compliqué, qui se protège
et cherche du réconfort dans une troupe d'adulescents
grégaires avec lesquels ils développent des interactions
sociales sur le mode de la régression. Le pire, c'est
que le phénomène ne peut qu'empirer, sous la pression
des canons esthétiques et comportementaux imposés par
les médias. L'esthétique corporelle pré-pubère mise
en œuvre dans les clips, les pubs ou les défilés provoque
notamment l'émergence de générations entières d'adulescentes.
Les mannequins pré-ados ou les teen-stars de la variétoche
poussent les jeunes femmes à se conformer à un modèle
infantilisant, style "sois une taspé et tais-toi" (oups,
I did it again). C'est là, sans doute, la principale
défaite des féministes depuis 20 ans.
Evidemment, le monde n'est pas séparé en deux groupes,
opposant les adulescents aux adultes équilibrés. Nous
sommes tous des adulescents, à divers degrés. Comme
le dit un de mes amis, "ben déjà, pour être webmestre
d'un fanzine à 47 ans, faut être un peu con …". Il y
a les adulescents pathologiques, déjà pris en main par
leur psy. Il y a les adulescents refoulés, qui jouent
les adultes équilibrés au risque de craquer vers 35
ans, et de dilapider leur PEA en fringues branchées.
Et puis il y a tous ceux qui manifestent certains penchants
régressifs, de temps en temps, quand ils font face à
des épreuves ou qu'ils sont embarqués par les délires
de groupe (dur dur de refuser un karaoké à un vieux
copain d'école, au motif que c'est un truc de néo-beaufs).
Le
phénomène adulescent engendre des conséquences qu'on
sous-estime. En effet, il dessine une société où nous
vivrons entourés de vieux et de jeunes cons, en subissant
toutes les conséquences de cette immaturité des adultes
couplée au conservatisme frileux de nos aînés grincheux
: repli communautaire, faiblesse de l'innovation, faiblesse
de la création culturelle, infantilisation du discours
public, etc. Dans mes pires cauchemards, je m'imagine
en train de vivre sous la dictature soft d'une gérontocratie
prospérant sous un discours jeuniste. Je regrette alors
cette époque lointaine où, dès leur puberté, les jeunes
hommes et les jeunes femmes n'avaient qu'une idée en
tête : s'émanciper. Partir, prendre la route, quitter
le village, monter à la ville, embarquer sur un cargo,
choisir la bohème ou prendre un taf pour s'assumer.
S'arracher de l'univers familial, imaginer des projets
en rupture avec les modèles hérités, assumer son indépendance,
imaginer sa vie et la construire. Ah ! c'est quand même
aut' chose que de se faire piétiner la gueule pour récupérer
une Play Station !
Kzino
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