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L'ordinateur, Ange ou Démon ?


On ne parle que de ça... l'ordinateur par-ci, l'ordinateur par-là... Les affiches veulent nous vendre leurs marchandises alléchantes, les publicités nous titillent le porte-monnaie, on nous abreuve de prospectus dans les boîtes aux lettres. C'est fou, l'ordinateur est devenu une obsession. De Wall Street au cocon de la ménagère, il s'est drôlement incrusté.

Alors, je me suis rendu à la Maison des écrivains, avec cette petite obsession sous le bras. Et devinez donc autour de quoi le débat de la soirée devait-il s'articuler : L'ORDINATEUR ! Savoir si "la chose " avait modifié le comportement vis-à-vis des formes d'écritures et de l'écriture tout simplement. Devant moi, les invités se renvoient la balle : de sa voix grave, le romancier Claude Duneton, pour qui l'écriture à la main est le prolongement de la pensée, laisse son tour à André Benchetrit, écrivain de son état qui est passé de la machine à écrire à l'ordinateur avant de trouver dans l'écriture à la main une sorte d'osmose avec ses mots. Gérard Mordillat, écrivain et accessoirement scénariste, conclut la présentation sur une note quelque peu pessimiste : " Avec l'ordinateur, l'idée d'écriture n'existe plus (...). Dans l'ordinateur, il n'y a plus d'écriture ". Et puis, le débat s'anime un peu plus. On cite pêle-mêle Deleuze, Brassens, Schopenhauer, on tricote dans l'hétéroclite. Des envolées lyriques jaillissent d'un bout de la pièce à l'autre, on s'interpelle gentiment, les plus hardis se lancent dans un cours d'histoire. L'ordinateur, c'est une nouvelle révolution autant que l'imprimerie de Gutenberg... l'ordinateur, susurre une dame toute menue, c'est "une imprimerie portative ". Le mot est plaisant mais tout le monde n'est pas d'accord. On parle du corps, de la page, de la fabrication du sens, on sacralise le petit cube de plastique, on le démonise, mais toujours avec le sourire.

Et l'auditoire s'ébroue... une poétesse passionnée fait l'éloge de l'ordinateur, elle s'agite en s'exclamant que de toute façon les poètes seront toujours en avance sur la technique, que la poésie, c'est "Le" progrès (elle n'a sans doute pas tort d'ailleurs)... elle estime que le débat est un peu dépassé, que nous avons encore loupé le train, que nous avons encore une fois raté un épisode... ah, les poètes sont si humbles... Aux quatre coins de la salle, certains opinent du chef, d'autres plus coriaces, rouspètent dans leur barbe. Certains ont le culte de la plume, ils y voient l'héritage des Grands, des Zola, des Maupassant, des Louis-Ferdinand Céline... somme toute ils perpétuent une tradition. Brandissez votre clavier ou votre souris, et ils vous prophétisent, comme de sombres oracles, la mort programmée de l'écriture à la main, du stylo même. C'est tout un rapport corporel à la page qui s'effondre, on s'attriste déjà, beaucoup s'inquiètent. Mais les autres ne se laissent pas faire. Les autres, ce sont les défenseurs de la machine bourrée de processeurs. Fini l'encre sur les doigts, fini les ongles noirs, fini le papier froissé, fini les crampes dans le poignet... voilà l'ordinateur, petit cauchemar aseptisé... à peine sommes-nous gênés par le ronronnement du moteur, à peine sommes-nous dérangés par le clapotis des doigts qui dansent sur le clavier comme l'on vivoterait sur les touches d'un piano...

Et comme dans tous les débats, comme dans toutes les prises de position, il y a des extrémistes, ceux qui sont figés sur leur argument, qui ne bougent pas d'un poil. Il y a ceux qui vous volent dans les plumes à la moitié de votre raisonnement, convaincus qu'ils sont dans leur bon droit. Mais l'intérêt de l'ordinateur, c'est qu'il s'intègre à toute une gamme de choix. L'important, n'est-ce pas de se donner le choix entre la plume et le clavier, entre la page blanche et le diaphane écran ? Page ou écran, qu'importe tant que cela participe à un processus créatif déterminé à l'avance. Mais une question me titille, là, aux tréfonds de mon crâne : avons-nous réellement le choix entre l'ordinateur et l'écriture manuelle ? Quelle revue accepterait de lire votre contribution si elle n'est pas dûment tapée ? Quel éditeur se penchera sur votre manuscrit, celui-là même qui vous a tant fait souffrir, si ce manuscrit n'est pas enregistré sur disquette ? Quel concours de poésie, de nouvelles, d'essai vous acceptera si vous n'avez pas taper "votre œuvre " en je ne sais combien d'exemplaires, avec je ne sais qu'elle typographie, police de lettres et compagnie ? Certains voient dans l'ordinateur un mélange d'asservissement et une dépossession de soi... on pousse des cris en levant les bras au ciel : " c'est de notre âme qu'on nous dépouille ! ", comme si la machine s'appropriait l'écrit, comme si la machine pensait pour nous. La menace orwélienne du mini Big Brother qui surveillerait nos écrits, pointe son nez... certains ont le goût de l'exagération... Et les autres voient dans l'écriture traditionnelle un archaïsme, une mystique de la plume et de la feuille complètement dépassée, une mystique pour névrosés en manque de succès... "vous ne vivez pas avec votre temps ni dans votre époque !"... Il y en a qui ne font pas dans la dentelle... Pour dire vrai l'écriture ne saurait se réduire à ces personnes qui ont les cheveux dans le vent, aficionados du couper/coller et de la traque de la redite, contre les dinosaures, adeptes de la plume d'oie, l'espèce menacée.

Parce qu'il faut bien se résigner à une idée toute simple : c'est encore le talent (à quelques exceptions près) qui sépare le bon grain de l'ivraie. Et la vie de l'écrivain, ordinateur ou pas, restera toujours cette quête du mot juste et de la justesse. Pour que l'homme cesse d'écrire, il faudrait un cataclysme bien plus grand que ce petit cube de plastique qu'est l'ordinateur.

Anthony Dufraisse

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