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"At
first, we thought we could create an electronic space,
throw everything into it, and leave the readers to sort
it out. Then we learned that no one would read a book
on a computer screen or wrestle through heaps of printouts.
Now we face the possibility of supplementing the traditionnal
book with electronic publications specifically designed
for certain purposes and publics."
Robert Darnton, "The New Age of Book"
in New York Review of Book, Archives, March 18, 1999.
Depuis
ce pavé dans la mare lancé en mars 1999 par l'historien
américain Robert Darnton (voir article du Monde, "Le
Net : second souffle pour les sciences humaines ?",
jeudi 27 mai 1999), les éditeurs de sciences humaines
avancent à pas mesurés dans la révolution du livre électronique.
Peu encore ont pris le parti de mettre à disposition,
via Internet, les textes qu'ils publient, qu'il s'agisse
de références pour les étudiants de tout poil, ou de
gloses universitaires à destination d'un public restreint.
L'expérience restait donc à tenter et le département
Écritures électroniques des Presses Universitaires
de France accueille ce pari via l'un de ses ouvrages
depuis octobre 2000 : le projet s'appelle HyperNietzsche,
Modèle d'un hypertexte savant sur Internet pour la recherche
en sciences humaines. Questions philosophiques,
problèmes juridiques, outils informatiques. Son maître
d'œuvre se nomme Paolo d'Iorio, il est chercheur à l'Institut
des Textes et Manuscrits modernes du CNRS. Outre le
côté anecdotique de la chose (le lancement du projet
est lié à la célébration du centenaire de la mort de
Nietzsche), l'expérience a le mérite de poser un certain
nombre de questions laissées volontiers en suspens par
beaucoup d'éditeurs "papier" confrontés à la montée
du numérique. Puis de proposer ses solutions pour un
subtil mariage entre diffusion de la connaissance et
utilisation des nouveaux moyens mis à notre disposition
sur le réseau depuis une dizaine d'années.
"Peut-on utiliser Internet pour la recherche en sciences
humaines, en particulier pour établir, commenter, analyser
les grands textes de la tradition littéraire et philosophique
?" Oui, répond Pablo d'Iorio, en élaborant un modèle
d'hypertexte savant, "capable de constituer un outil
de recherche, d'édition et de communication pour la
communauté des spécialistes" ("Nietzsche Open Source",
in HyperNietzsche, Paris, PUF 2000). Soit en
instaurant sur Internet une plate-forme laboratoire,
capable de rassembler en un même lieu et en même temps
œuvres et/ou manuscrits de l'auteur en question (Nietzsche
dans le cas présent, mais le système vaut pour tous
les auteurs de notre patrimoine dont l'œuvre se prête
à un tel projet), ainsi que tous les livres critiques,
articles de référence, derniers articles ou thèses en
date "validés" par la communauté des spécialistes du
sujet, hier, aujourd'hui, demain. Au fondement de ce
modèle, une nouvelle approche de la diffusion des connaissances
en sciences humaines, proche de l'esprit libertaire
lié à la gratuité prônée par Internet, une nouvelle
philosophie dite Open Source, selon laquelle
chacun peut consulter librement les œuvres et les archives
d'un auteur, sans se les approprier au nom d'une quelconque
exclusivité ; et peut aussi bien publier librement
sur le web ses écrits sur le sujet, sans réclamer de
droit d'auteur au sens classique de l'édition papier.
Les avantages d'un tel projet sont innombrables : l'exhaustivité
tout d'abord, pour l'internaute comme pour le chercheur.
L'internaute féru de Nietzsche se connecte sur un unique
site et dispose à la seconde de tout ce qui s'est dit
hier et s'écrit encore aujourd'hui sur l'auteur, sans
risquer de se perdre sur Internet. HyperNietzsche lui
garantit en outre la qualité des textes qu'il consulte,
ceux-ci ayant été, lorsqu'il s'agit d'écrits récents,
drastiquement validés par la communauté des spécialistes
de Nietzsche participant au projet. Gain de temps donc,
mais aussi pérennité du projet par rapport à ce que
proposerait une édition en librairie de ces textes.
Une fois en ligne, un texte reconnu "d'utilité publique"
par les chercheurs d'HyperNietzsche reste disponible
"à vie", sans risque de disparaître du rayon sciences
humaines 6 mois après sa parution. Le projet n'a pas
pour vocation de s'arrêter, il s'enrichit au contraire
à tout instant des nouvelles propositions d'auteurs
ou de chercheurs toujours soucieux de mettre à la disposition
du plus grand nombre le dernier état de leurs recherches,
afin d'obtenir validation et reconnaissance par leurs
pairs. D'autres avantages, de taille, sont à signaler
: possible traduction en toutes langues des textes proposés,
impression à la demande à faible coût, mise en place
de forums sur des thèmes particuliers, conservation
des textes originaux / papier en lieu sûr... Autant
de moyens dont HyperNietzsche dispose et que l'édition
en sciences humaines ne réunit pas ou difficilement,
faute de souplesse et de réactivité.
Quid du droit d'auteur dans ce projet ? En conformité
avec la philosophie Open Source décrite plus
haut, le droit d'auteur est moins de mise que le copyleft,
déjà en place chez les utilisateurs de logiciels ou
les mélomanes napstérisés. Dans ce cadre, il s'agit
donc moins de préserver à l'auteur une totale maîtrise
de son œuvre que de rendre possible la libre distribution
de son œuvre, comme il s'agit pour les logiciels non
plus de les copier librement mais de laisser à disposition
des internautes copie ou modifications afin de former
un fonds commun où puiseront les créateurs de logiciels.
La diffusion du contenu intellectuel étant à ce stage
plus importante que la protection de la forme ou du
support, le copyleft apparaît donc comme une nouvelle
forme juridique plus adaptée aux exigences des chercheurs.
Reste donc à cette belle idée d'HyperNietzsche de prendre
forme et de fédérer autour d'elle la bibliothèque virtuelle
des passionnés de Nietzsche, et d'autres bibliothèques
encore, liées à d'autres auteurs, pour favoriser, pourquoi
pas, une nouvelle forme de recherche interactive entre
chacun de ces hypers moteurs.
Hélène
Sérère
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