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Le coup de spleen et de gueule du patron d’Imaginet, Patrick Robin, sur le JDN (12 avril)

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Le Web résiste au Krach-test (1)

Le Web résiste au Krach-test / 2ème partie Fatigue
Le mini-krach que les pays développés viennent de se payer le confirme : la principale valeur introduite par la « nouvelle économie » dans les vieux pays du Nord est la mobilité. Mobilité des hommes (cf. la fuite des cerveaux et l’expatriation fiscale, nouveaux modèles de l’individualisme libertaire), mobilité des

capitaux (symbolisée par le fonctionnement 24/24h des marchés financiers globalisés), mobilité des idées. Ça, c’est nouveau. Quand le monde fonctionnait à la vitesse des hommes, les idées naissaient, vivaient et mouraient au rythme des générations successives. Les querelles entre Anciens et Modernes occupaient les Nations pendant des années, des décennies. Il fallait des guerres, des Révolutions, des découvertes scientifiques majeures ou des bouleversements socio-démographiques pour que de nouveaux cycles philosophiques soient initiés. Aujourd’hui, cette gestion économe des idées a bel et bien disparu. En quelques semaines, les individus et les organisations changent d’avis, modifient leur trajectoire. Lors de son baptême, Clovis dut promettre de brûler ce qu’il avait adoré (la foi païenne) et d’adorer ce qu’il avait brûlé (la foi chrétienne). Un tel renversement occupait une vie, par ailleurs fort morne (comment expliquer, sinon, qu’une vague embrouille de vase volé donne lieu à de tels développements littéraires et historiques ?). Maintenant qu’on est modernes, an-deux-millisés, techno-branchés et libéraux décomplexés, c’est tous les jours qu’il faut changer de religion, de chapelle, de dogmes et de dieux à adorer. Avant d’en arriver aux arguments économiques et financiers, insistons sur ce qui constitue, d’après nous, la principale cause de ce mini-krach : la fatigue.

La vérité, c’est que tout le monde en a marre de ce monde qui va trop vite. C’est rigolo deux minutes, lorsque chacun croit être à la pointe du progrès, de la hype et du biz. Et puis ça passe. A peine le temps d’apprendre le jargon technique pour s’apercevoir que la technique ne sert plus à rien. A peine le temps de comprendre ce qu’est le « push » pour découvrir qu’il n’a – en fait – aucun avenir. Pris dans une centrifugeuse à idées, les héros de la Net économie se présentent devant le krach comme un marathonien devant la buvette à l’étape : épuisé et réjouit. On a parlé de surchauffe, d’emballement, de folie Internet, etc. La « correction » actuelle satisfait tout le monde car elle permet de respirer. Retour sur une période pas banale, vue par un panel d’experts (la veuve de Carpentras, un banquier californien, un day-trader ayant fait faillite sur Boursorama, un webmestre stock-optionné, le patron d’une PME de chaudronnerie Mulhousienne). Tous s’accordent sur le diagnostic : « c’est un problème de valeur ». Explications.

Fantasmes
En quoi le Web, les start-up et les sites de e-commerce génèrent-ils de la valeur ? Valeur sociale pour la communauté (du savoir, du bonheur, de l’air pur, etc.), valeur économique pour les producteurs (et pour les actionnaires). C’est évidemment ce deuxième aspect qui nous intéresse ici (le pognon). Depuis 24 mois, aux Etats-Unis et en Europe, la question est posée aux managers du Web : « en quoi créez-vous de la valeur ? ».

Au début, c’était facile. Les entreprenautes promettaient monts et merveilles, révolution numérique, réorganisation du commerce mondial, mouvement perpétuel, machine à transformer les pages HTML en dollars. Séduits, les investisseurs ont alors délaissé les critères d’évaluation financière classiques au profit d’indicateurs flous et laxistes, prétendument mieux adaptés à la « nouvelle économie ». D’ordinaire, on calcule la valeur d’une société en fonction de sa rentabilité (« combien ça rapporte chaque année en cash ? »). Cette approche permet de mesurer le PER (Price Earning Ratio), c’est-à-dire le bénéfice par action. Si une société a un PER égal à 20, cela signifie que les marchés financiers estiment qu’elle vaut 20 fois ses bénéfices. Une entreprise qui dégagerait 50 millions de bénéfices vaut, dans cette logique, 1 milliard de francs. Le PER varie d’une société à une autre, d’un secteur d’activité à l’autre, en fonction de divers autres critères permettant d’apprécier ses perspectives (marchés occupés, endettement, ratio chiffre d’affaires/nombre de salariés, etc.).

Dans la nouvelle économie, cette approche a été abandonnée. Les investisseurs valorisaient en effet les projets développés par les start-up, les perspectives à long terme et la qualité présumée des équipes de managers. Dans cette logique, Amazon et quelques autres parvinrent à des valorisations démentes, alors même que leur chiffre d’affaires était dérisoire et leurs pertes colossales. Personne ne leur en tenait rigueur. Seuls comptaient le concept et la marque. Il est vrai que l’hystérie entretenue par la presse & les gourous autoproclamés de la Net économie encourageaient les agents économiques à abolir leur jugement. Plus les discours étaient mégalos, plus l’argent affluait. « On va coloniser la distribution, la santé, l’industrie automobile et la bouffe pour chiens. On est les meilleurs, on est super motivés (stock-options), jeunes et endurants (mon bureau c’est ma maison). On a tout compris. On va tout changer grâce à notre maîtrise du Web : le temps (on fait du real time), l’espace (je vends des rillettes aux Australiens), les rapports humains (le chat booste l’interactivité de mon site). » 1492, à côté, devait être une promenade dominicale.

Dans ce rêve éveillé, la seule limite opposée aux fantasmes des uns et des autres était le montant du PIB mondial (chacun s’accordait à reconnaître que le chiffre d’affaires des start-up ne pourrait pas être supérieur à l’ensemble de la production annuelle mondiale). Limite assez théorique, que les observateurs et les investisseurs appliquaient toutefois en fondant leurs évaluations sur les « multiples de CA ». Avec cet outil, on détermine la valeur d’une start-up en fonction de ses prévisions de chiffre d’affaires. Un site vendant des aliments pour animaux domestiques pouvait, par exemple, prétendre qu’il réaliserait, dans les prochaines années, un chiffre d’affaires de 250 millions de dollars, et que ce montant croîtrait de 30 % par an. En l’évaluant à 30 fois son chiffre d’affaires, on parvenait ainsi à une valorisation de 7,5 milliards de dollars. Evidemment, ça fait beaucoup pour un vendeur en ligne de whiskas. Surtout quand il est en compétition avec cinq autres start-up, sur un marché qui, en réalité, ne croît pas de 30 % par an. Même en feignant d’ignorer les questions de rentabilité, les niveaux de valorisation atteints avec ces techniques fantaisistes devenaient irréalistes, hallucinants. Valoriser une société selon le chiffre d’affaires qu’elle promet de réaliser dans plusieurs années, c’est comme filer le bac à des élèves du CM1 ayant promis de bien faire leurs devoirs à la maison.

Evidemment, je caricature. Espiègles, les capitaux-risqueurs, banquiers et autres fonds de pension n’en sont pas moins inventifs : pour définir la valeur des sociétés issues du Web, les milieux financiers décidèrent de suivre des indicateurs d’activité : la notoriété de la marque (« Do you know Bullshit.com ? »), l’évolution de l’audience, etc. Malins, les entreprenautes s’adaptèrent : les dépenses de marketing représentent jusqu’à 80 % de leurs budgets. Les vedettes de la Net économie ont envahi les spots télés, décidés à nous faire bouffer du Web toute la journée pour remplir au plus vite les promesses adressées à leurs financiers.

Et la bulle se gonfla...

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