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capitaux (symbolisée par le fonctionnement 24/24h des marchés financiers globalisés), mobilité des idées.
Ça, cest nouveau. Quand le monde fonctionnait à la vitesse des
hommes, les idées naissaient, vivaient et mouraient au rythme des générations successives. Les querelles entre Anciens et Modernes occupaient les Nations pendant
des années, des décennies. Il fallait des guerres, des Révolutions, des découvertes scientifiques majeures ou des bouleversements socio-démographiques pour que
de nouveaux cycles philosophiques soient initiés. Aujourdhui, cette gestion économe des idées a bel et bien disparu. En quelques semaines, les individus et les
organisations changent davis, modifient leur trajectoire. Lors de son baptême, Clovis dut promettre de brûler ce quil avait adoré (la foi païenne) et dadorer ce quil
avait brûlé (la foi chrétienne). Un tel renversement occupait une vie, par ailleurs fort morne (comment expliquer, sinon, quune vague embrouille de vase volé donne
lieu à de tels développements littéraires et historiques ?). Maintenant quon est modernes,
an-deux-millisés, techno-branchés et libéraux décomplexés, cest tous les
jours quil faut changer de religion, de chapelle, de dogmes et de dieux à adorer. Avant den arriver aux arguments économiques et financiers, insistons sur ce qui
constitue, daprès nous, la principale cause de ce mini-krach : la fatigue.
La vérité, cest que tout le monde en a marre de ce monde qui va trop vite. Cest rigolo
deux minutes, lorsque chacun croit être à la pointe du progrès, de la hype et du
biz. Et puis ça passe. A peine le temps dapprendre le jargon technique pour
sapercevoir que la technique ne sert plus à rien. A peine le temps de comprendre ce quest le « push » pour découvrir quil na en fait aucun avenir. Pris dans
une centrifugeuse à idées, les héros de la Net économie se présentent devant le krach comme un marathonien devant la buvette à létape : épuisé et réjouit. On a
parlé de surchauffe, demballement, de folie Internet, etc. La « correction » actuelle satisfait tout le monde car elle permet de respirer. Retour sur une période pas
banale, vue par un panel dexperts (la veuve de Carpentras, un banquier californien, un day-trader ayant fait faillite sur
Boursorama, un webmestre stock-optionné,
le patron dune PME de chaudronnerie Mulhousienne). Tous saccordent sur le diagnostic : « cest un problème de valeur ».
Explications.
Fantasmes
En quoi le Web, les start-up et les sites de e-commerce génèrent-ils de la valeur ? Valeur sociale pour la communauté (du savoir, du bonheur, de lair pur, etc.),
valeur économique pour les producteurs (et pour les actionnaires). Cest évidemment ce deuxième aspect qui nous intéresse ici (le pognon). Depuis 24 mois, aux
Etats-Unis et en Europe, la question est posée aux managers du Web : « en quoi créez-vous de la valeur ? ».
Au début, cétait facile. Les entreprenautes promettaient monts et merveilles, révolution numérique, réorganisation du commerce mondial, mouvement perpétuel,
machine à transformer les pages HTML en dollars. Séduits, les investisseurs ont alors délaissé les critères dévaluation financière classiques au profit dindicateurs
flous et laxistes, prétendument mieux adaptés à la « nouvelle économie ». Dordinaire, on calcule la valeur dune société en fonction de sa rentabilité (« combien ça
rapporte chaque année en cash ? »). Cette approche permet de mesurer le PER
(Price Earning Ratio), cest-à-dire le bénéfice par action. Si une société a un PER
égal à 20, cela signifie que les marchés financiers estiment quelle vaut 20 fois ses bénéfices. Une entreprise qui dégagerait 50 millions de bénéfices vaut, dans cette
logique, 1 milliard de francs. Le PER varie dune société à une autre, dun secteur dactivité à lautre, en fonction de divers autres critères permettant dapprécier ses
perspectives (marchés occupés, endettement, ratio chiffre daffaires/nombre de salariés, etc.).
Dans la nouvelle économie, cette approche a été abandonnée. Les investisseurs valorisaient en effet les projets développés par les
start-up, les perspectives à long
terme et la qualité présumée des équipes de managers. Dans cette logique, Amazon et quelques autres parvinrent à des valorisations démentes, alors même que leur chiffre daffaires était dérisoire et leurs pertes colossales. Personne ne leur en tenait rigueur. Seuls comptaient le concept et la marque. Il est vrai que lhystérie
entretenue par la presse & les gourous autoproclamés de la Net économie encourageaient les agents économiques à abolir leur jugement. Plus les discours étaient
mégalos, plus largent affluait. « On va coloniser la distribution, la santé, lindustrie automobile et la bouffe pour chiens. On est les meilleurs, on est super motivés
(stock-options), jeunes et endurants (mon bureau cest ma maison). On a tout compris. On va tout changer grâce à notre maîtrise du Web : le temps (on fait du real
time), lespace (je vends des rillettes aux Australiens), les rapports humains (le chat booste linteractivité de mon site). » 1492, à côté, devait être une promenade
dominicale.
Dans ce rêve éveillé, la seule limite opposée aux fantasmes des uns et des autres était le montant du PIB mondial (chacun saccordait à reconnaître que le chiffre
daffaires des start-up ne pourrait pas être supérieur à lensemble de la production annuelle mondiale). Limite assez théorique, que les observateurs et les
investisseurs appliquaient toutefois en fondant leurs évaluations sur les « multiples de CA ». Avec cet outil, on détermine la valeur dune start-up en fonction de ses
prévisions de chiffre daffaires. Un site vendant des aliments pour animaux domestiques pouvait, par exemple, prétendre quil réaliserait, dans les prochaines années,
un chiffre daffaires de 250 millions de dollars, et que ce montant croîtrait de 30 % par an. En lévaluant à 30 fois son chiffre daffaires, on parvenait ainsi à une valorisation de 7,5 milliards de dollars.
Evidemment, ça fait beaucoup pour un vendeur en ligne de whiskas. Surtout quand il est en compétition avec cinq autres
start-up, sur un marché qui, en réalité, ne croît pas de 30 % par an. Même en feignant dignorer les questions de rentabilité, les niveaux de valorisation atteints avec
ces techniques fantaisistes devenaient irréalistes, hallucinants. Valoriser une société selon le chiffre daffaires quelle promet de réaliser dans plusieurs années, cest
comme filer le bac à des élèves du CM1 ayant promis de bien faire leurs devoirs à la maison.
Evidemment, je caricature. Espiègles, les
capitaux-risqueurs, banquiers et autres fonds de pension nen sont pas moins inventifs : pour définir la valeur des sociétés
issues du Web, les milieux financiers décidèrent de suivre des indicateurs dactivité : la notoriété de la marque (« Do you know Bullshit.com ? »), lévolution de
laudience, etc. Malins, les entreprenautes sadaptèrent : les dépenses de marketing représentent jusquà 80 % de leurs budgets. Les vedettes de la Net économie
ont envahi les spots télés, décidés à nous faire bouffer du Web toute la journée pour remplir au plus vite les promesses adressées à leurs financiers.
Et la bulle se
gonfla...

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