propice aux héros, les épopées numériques donnant naissance à des
légendes dignes de la Ruée vers lor. Après les tuyaux, les machines et les
logiciels, les hommes sont enfin à lhonneur, soutiers plus ou moins anonyme de
cette grosse
machine quest devenu le Web. Pour les découvrir, voici trois types
dindividus qui font ou aimeraient faire du e-business.
Les héros de
la Net économie
"e-France,
cest parti" titre le dernier numéro du mensuel Enjeux Les Echos. Dans
un dossier consacré au développement des services Web français, le journal présente
les créateurs, les financiers et les managers impliqués activement dans la révolution
numérique. Endossant un discours proche des éloges qui accompagnaient naguère
l'édification du socialisme triomphant, ce type de publication fait la part belle aux
stakhanovistes du Web, qui bossent comme des malades mais sont contents de participer à
cette grande aventure collective.
Au travers dun récent concours, le Journal du Net favorise cette
glorification des héros du Web, individus
hors du commun qui forment lavant-garde éclairée du cyber-prolétariat, tel
que le marchand le plus dynamique, le stratège le plus efficace
ou le gourou le plus stimulant. Un peu chamans, un peu prophètes, forcément
créatifs et doués dune intelligence que seule égale leur bonhomie, ces leaders
sont là pour nous convaincre que la France nest pas en retard, que nous pouvons
tous devenir riches et que lInternet est formidable. Trois fois vendeurs de rêve,
bûcheurs stressés, les héros, toutefois, se fatiguent assez vite, et doivent gérer des
carrières aussi fulgurantes et risquées que les footballeurs. Retraités à 40 ans, les
champions du Net, heureusement, sen sortent mieux que les working class heroes
chantés par John Lennon. A linstar de Patrick
Magnard, qui a revendu en octobre 99 Alapage à France Telecom pour 320 millions de
francs, ils peuvent jouir dune retraite heureuse et méritée, partagée entre les
plages ensoleillées, les conférences sur le e-business (où ils distillent leurs bons
conseils) et les séances de surf.
Les marketers
dépensiers
Sur le Web, les marketers
remplacent progressivement les innovateurs. Lenjeu consiste désormais à imposer sa
marque et à fidéliser une audience large pour accéder au club très fermé des sites
leaders, ces blockbusters promis à des chiffres daffaires excitants et à
une rentabilité conséquente. Le rachat de Netscape par AOL puis léviction de Mark
Andressen, inventeur du fameux navigateur, illustrent cette évolution historique. Mark
Andressen, lhomme qui ouvrit le Web au grand public, fait déjà figure de has
been, rejeté de la communauté des stars du e-business.
Contrairement aux apparences, être un pro du
marketing nest pas si simple. Il ne suffit pas de dépenser beaucoup dargent,
dimprimer des T-shirts aux couleurs du site ou dimaginer des slogans à
lemporte-pièce. Pour réussir, les marketers doivent opérer un subtil dosage des
ingrédients qui font la réussite dun service en ligne, en conciliant conquête de
laudience, développement des ventes, image de marque et recherche de la
rentabilité.
A ce jeu, les plus grands peuvent échouer.
Récemment, le conseil dadministration du site Thestreet.com a remercié son Président, Kevin English, à qui il est
reproché de ne pas avoir su concilier les contraintes imposées par les investisseurs et
les objectifs de développement du site. Autrement dit, monsieur le Président a claqué
tout largent des actionnaires sans que cette folie marketing ne se traduise par une
explosion de laudience et du chiffre daffaires.
"When he joined TheStreet.com, English was
charged with building a profitable media company. In its latest quarter, however, the
company reported widening net losses of $7.8 million compared with $3.2 million in the
year-ago quarter. TheStreet.com, like many rapidly growing Internet companies, has spent
heavily on marketing to attract subscribers."
Les correcteurs en ligne
La soif de lor attire vers le Web toutes sortes
dacteurs décidés à prendre leur part dun gâteau finalement petit au regard
des appétits qui saiguisent. Tout le monde veut faire du e-business
aujourdhui. Ce mois-ci, jai rencontré une dizaine de personnes décidés à
révolutionner la façon dont les hommes vivent, mangent, se soignent ou font
lamour, le tout grâce au Web. Jattends, craintif, que ma boulangère
mannonce la sortie prochaine dun portail du pain grâce auquel je
pourrais commander en temps réel ma baguette dominicale ("en temps réel, vous vous
rendez compte ?").
Cette conversion de millions de gens normaux en Web
entrepreneurs potentiels touche tous les pays, Etats-Unis en tête. Dans un article
désopilant intitulé Fulfillment of your dreams, Zapman, un chroniqueur américain,
exprimait en août 99 le drame qui frappe actuellement la Californie, et désormais la
France : tout le monde veut être un millionnaire du Web, et personne ne veut livrer
les colis qui seront bientôt commandés par millions sur le Web.
"So nice to be back on the Barbary Coast, where everyone can
be an Internet millionaire and nobody wants to be a delivery boy ans, uh, oh, um
thats the problem ! ! !"
Dernier exemple de cette lutte au couteau pour
occuper les places de choix dans larène numérique : les correcteurs en ligne
de La Tribune. Lhistoire est si emblématique quon pourrait la croire
inventée de toutes pièces pour alimenter les chansons de gestes du siècle à venir,
quand il faudra expliquer à nos descendants comment sest construite la matrice
universelle.
Les adhérents du syndicat du Livre se battent
actuellement pour noyauter les rédactions multimédia et conserver les avantages dont ils
disposent dans lunivers papier. Ils ont empêché la publication du numéro du 30
septembre 99, suite à un mouvement de grève déclenché par le Syndicat du Livre CGT. Ce
dernier reproche à la direction de ne pas vouloir attribuer aux ouvriers du Livre
(photocompositeurs, photograveurs et correcteurs) un rôle dans la gestion du site La Tribune. Engoncés dans leur
logomachie cégétiste, les délégués estiment nécessaire dinstaurer "un
rapport de force avec la Direction" pour simposer dans la nouvelle économie.
Tout écosystème entretient des parasites. La nouvelle économie néchappe pas à
la règle. Le Web sera aussi constitué de pseudo-webmestres staliniens, plus habiles à
bloquer une chaîne de production multimédia quà produire un applet java. Faut de
tout pour faire un cybermonde.
Kz |