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Les hommes du Web
roukmoutt.jpg (12397 octets) Dix-huit mois après les Américains, les Européens découvrent que le Web provoque le développement d’une ‘nouvelle économie’, immatérielle. Evidemment, il faut des hommes et des femmes de bonne volonté pour construire ce cybermonde marchand. L’époque est

propice aux héros, les épopées numériques donnant naissance à des légendes dignes de la Ruée vers l’or. Après les tuyaux, les machines et les logiciels, les hommes sont enfin à l’honneur, soutiers plus ou moins anonyme de cette grosse machine qu’est devenu le Web. Pour les découvrir, voici trois types d’individus qui font ou aimeraient faire du e-business.

Les héros de la Net économie

"e-France, c’est parti" titre le dernier numéro du mensuel Enjeux Les Echos. Dans un dossier consacré au développement des services Web français, le journal présente les créateurs, les financiers et les managers impliqués activement dans la révolution numérique. Endossant un discours proche des éloges qui accompagnaient naguère l'édification du socialisme triomphant, ce type de publication fait la part belle aux stakhanovistes du Web, qui bossent comme des malades mais sont contents de participer à cette grande aventure collective.

Au travers d’un récent concours, le Journal du Net favorise cette glorification des héros du Web, individus hors du commun qui forment l’avant-garde éclairée du cyber-prolétariat, tel que ‘le marchand le plus dynamique’, ‘le stratège le plus efficace’ ou ‘le gourou le plus stimulant’. Un peu chamans, un peu prophètes, forcément créatifs et doués d’une intelligence que seule égale leur bonhomie, ces leaders sont là pour nous convaincre que la France n’est pas en retard, que nous pouvons tous devenir riches et que l’Internet est formidable. Trois fois vendeurs de rêve, bûcheurs stressés, les héros, toutefois, se fatiguent assez vite, et doivent gérer des carrières aussi fulgurantes et risquées que les footballeurs. Retraités à 40 ans, les champions du Net, heureusement, s’en sortent mieux que les working class heroes chantés par John Lennon. A l’instar de Patrick Magnard, qui a revendu en octobre 99 Alapage à France Telecom pour 320 millions de francs, ils peuvent jouir d’une retraite heureuse et méritée, partagée entre les plages ensoleillées, les conférences sur le e-business (où ils distillent leurs bons conseils) et les séances de surf. 

Les marketers dépensiers

Sur le Web, les marketers remplacent progressivement les innovateurs. L’enjeu consiste désormais à imposer sa marque et à fidéliser une audience large pour accéder au club très fermé des sites leaders, ces blockbusters promis à des chiffres d’affaires excitants et à une rentabilité conséquente. Le rachat de Netscape par AOL puis l’éviction de Mark Andressen, inventeur du fameux navigateur, illustrent cette évolution historique. Mark Andressen, l’homme qui ouvrit le Web au grand public, fait déjà figure de has been, rejeté de la communauté des stars du e-business.

Contrairement aux apparences, être un pro du marketing n’est pas si simple. Il ne suffit pas de dépenser beaucoup d’argent, d’imprimer des T-shirts aux couleurs du site ou d’imaginer des slogans à l’emporte-pièce. Pour réussir, les marketers doivent opérer un subtil dosage des ingrédients qui font la réussite d’un service en ligne, en conciliant conquête de l’audience, développement des ventes, image de marque et recherche de la rentabilité.

A ce jeu, les plus grands peuvent échouer. Récemment, le conseil d’administration du site Thestreet.com a remercié son Président, Kevin English, à qui il est reproché de ne pas avoir su concilier les contraintes imposées par les investisseurs et les objectifs de développement du site. Autrement dit, monsieur le Président a claqué tout l’argent des actionnaires sans que cette folie marketing ne se traduise par une explosion de l’audience et du chiffre d’affaires.

"When he joined TheStreet.com, English was charged with building a profitable media company. In its latest quarter, however, the company reported widening net losses of $7.8 million compared with $3.2 million in the year-ago quarter. TheStreet.com, like many rapidly growing Internet companies, has spent heavily on marketing to attract subscribers."

Les correcteurs en ligne

La soif de l’or attire vers le Web toutes sortes d’acteurs décidés à prendre leur part d’un gâteau finalement petit au regard des appétits qui s’aiguisent. Tout le monde veut faire du e-business aujourd’hui. Ce mois-ci, j’ai rencontré une dizaine de personnes décidés à révolutionner la façon dont les hommes vivent, mangent, se soignent ou font l’amour, le tout grâce au Web. J’attends, craintif, que ma boulangère m’annonce la sortie prochaine d’un portail du pain grâce auquel je pourrais commander en temps réel ma baguette dominicale ("en temps réel, vous vous rendez compte ?").

Cette conversion de millions de gens normaux en Web entrepreneurs potentiels touche tous les pays, Etats-Unis en tête. Dans un article désopilant intitulé Fulfillment of your dreams, Zapman, un chroniqueur américain, exprimait en août 99 le drame qui frappe actuellement la Californie, et désormais la France : tout le monde veut être un millionnaire du Web, et personne ne veut livrer les colis qui seront bientôt commandés par millions sur le Web.

"So nice to be back on the Barbary Coast, where everyone can be an Internet millionaire and nobody wants to be a delivery boy ans, uh, oh, um … that’s the problem ! ! !"

Dernier exemple de cette lutte au couteau pour occuper les places de choix dans l’arène numérique : les correcteurs en ligne de La Tribune. L’histoire est si emblématique qu’on pourrait la croire inventée de toutes pièces pour alimenter les chansons de gestes du siècle à venir, quand il faudra expliquer à nos descendants comment s’est construite la matrice universelle.

Les adhérents du syndicat du Livre se battent actuellement pour noyauter les rédactions multimédia et conserver les avantages dont ils disposent dans l’univers papier. Ils ont empêché la publication du numéro du 30 septembre 99, suite à un mouvement de grève déclenché par le Syndicat du Livre CGT. Ce dernier reproche à la direction de ne pas vouloir attribuer aux ouvriers du Livre (photocompositeurs, photograveurs et correcteurs) un rôle dans la gestion du site La Tribune. Engoncés dans leur logomachie cégétiste, les délégués estiment nécessaire d’instaurer "un rapport de force avec la Direction" pour s’imposer dans la nouvelle économie. Tout écosystème entretient des parasites. La nouvelle économie n’échappe pas à la règle. Le Web sera aussi constitué de pseudo-webmestres staliniens, plus habiles à bloquer une chaîne de production multimédia qu’à produire un applet java. Faut de tout pour faire un cybermonde.

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