|
"Boulimique, enfant gâté, va prendre ton Prozac, à chaque
jour suffit sa peine, carpe diem, abbaye de Thelem,
bouge ton cul !", direz-vous. Moi, de mon temps, on
avait un livre aux anniversaires, et une orange à Noël.
On allait à Paris une fois tous les dix ans, et j'ai
pris l'avion pour la première fois à 37 ans, c'était
un charter pour aller en vacances en Tunisie. De quoi
te plains-tu au juste ? De tout. C'est pas parce que
la vie était merdique qu'il faut se satisfaire qu'elle
le soit un peu moins aujourd'hui. Le pouvoir d'achat
a augmenté, on vit dans une société de loisirs, d'épanouissement
personnel, de tout ce que vous voulez, et nous voilà
pourtant angoissés, insatisfaits, effrayés face aux
milliards de possibilités que le monde nous offre. Rien
que le temps de trier, de choisir, de soupeser, on est
morts. Je sais bien que nous ne souffrons pas plus qu'hier,
nous souffrons d'autre chose parce que nous postulons
l'infini, non pas pour le monde mais pour nous-mêmes.
Ayant tué Dieu et déclaré que tout est possible, il
nous reste à mettre en application ce passionnant programme,
et c'est là que ça coince. On a beau avoir commencé
à tout interconnecter, les choses, les êtres et les
idées, on n'est pas plus avancé.
Le
mal être post moderne est produit par le décalage croissant
entre les rêves individuels et leurs possibilités de
mise en œuvre compte tenu de la nature du système. Tandis
que les aspirations individuelles augmentent sous la
pression du milieu (émancipation intellectuelle et sociale,
liberté des mœurs, emprise du marketing, culte de la
performance et de l'épanouissement, etc.), l'individu
se retrouve de plus en plus impuissant face à la machine,
comme figé dans l'action. Avant, on avait une passion
par vie. Les excentriques en avaient deux ou trois.
Au-delà, on devenait un génie, reconnu par son temps
ou par la postérité, comme Alexandre Dumas. Plus prosaïquement,
l'apprenti savait ce qui l'attendait, et il y aspirait
de tout son cœur. Il ferait son Tour de France, produirait
son chef d'œuvre, puis s'installerait pour vivre de
son art, la menuiserie, la chaudronnerie, la pâtisserie.
C'était simple, on pouvait s'en contenter, y'avait même
pas mal de bénéfices narcissiques, ça suffisait, vos
voisins, vos pairs reconnaissaient votre talent et votre
utilité sociale. Et en mourant, on n'avait que deux
ou trois regrets, quelques remords. Une maîtresse négligée,
Venise pas vue, Proust pas relu. Aujourd'hui, on meurt
presque toujours en ayant l'horrible impression d'avoir
raté sa vie, d'être passé à côté du truc. Pour exister,
pour avoir l'impression de profiter de l'existence,
faut se lever de bonne heure. L'abîme se creuse, je
vous dis.
Dans
l'ancien monde, dans l'antiquité informatique, vers
l'an 100 B.W (Before Web), il fallait être un génie
pour pâtir des choix qu'impose l'existence. Seuls les
êtres d'exception savaient qu'il leur faudrait souffrir
mille renoncements pour accomplir un bout, et un bout
seulement, de leur destin. Proust décrit ce genre de
dilemme avec beaucoup de beauté, lorsqu'il raconte la
mort de Bergotte, cet écrivain qui meurt dans un musée,
en contemplant La vue de Delft de Vermeer : "C'est
ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers
livres sont trop secs, il aurai fallu passer plusieurs
couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse,
comme ce petit pan de mur jaune" (Proust in La prisonnière).
Le narrateur expose alors l'arbitrage déchirant que
doit opérer chaque artiste, entre sa vie et son œuvre
: "Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant
l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre
contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune.
Il sentait qu'il avait imprudemment donné la première
pour le second". Aujourd'hui, nous sommes tous comme
Bergotte, toujours prêts de succomber au malaise provoqué
par l'obligation de trancher, de faire des choix entre
les différentes vies que nous pourrions - que nous aurions
pu - mener.
En
fait, plus largement, cette humeur dépressive à laquelle
nous incline le Web les mauvais jours révèle une facette
importante de la psychologie contemporaine. Cette société
de frustration dans laquelle nous vivons repose sur
de nombreux ressorts, présents dans le monde du travail,
l'éducation, les loisirs, la vie culturelle, l'intimité,
partout. Le Web semble être le dispositif ultime d'une
socio-structure fondée sur la castration et l'abaissement
de l'individu. Pensez au décalage entre la sur-valorisation
des enfants et la violence à laquelle le jeune adulte
doit faire face pour prendre une (petite) place dans
la société (cf. notre article sur les
adulescents). Pensez à l'orchestration du manque
par les multinationales et les publicitaires. Voyez
l'émulation omniprésente, les stratégies de différenciation
mimétique auxquelles nous nous plions, les mille commandes
que nous acceptons de suivre, pour cent que nous rejetons,
contents et fiers de notre prétendu libre arbitre. Il
faut être beau, désirable, bien sapé, bon amant ou bonne
maîtresse - quelle que soit la norme sexuelle qu'on
s'est choisi, et qui importe peu, finalement, par rapport
à la pression subie uniformément par les individus.
Il faut aussi gagner sa vie, sans la perdre, être éthique
tout en se donnant les moyens d'accéder à une certaine
position, être cultivé et informé, être drôle et perspicace,
connaître le monde, vivre des trucs un peu hors du commun,
etc. Comment y arriver ? Personne n'y arrive, bien sûr,
mais beaucoup essaient.
"La
dépression s'impose progressivement avec le basculement
dans une société organisée par l'initiative individuelle
(il s'agit d'agir par soi-même plus que d'obéir), le
choix total (sur le mode : tous les styles de vie se
valent), la propriété quasi complète de son propre corps.
Nous valorisons le choix, la décision, l'autonomie,
l'action. La dépression correspond, pourrait-on dire,
à un horizon d'attentes. Son succès tient au fait que
c'est une pathologie de la grandeur: c'est la valeur
que l'on s'accorde et que l'on nous accorde qui est
en jeu, l'estime de soi. La dépression désigne un style
d'individu insuffisant à l'égard de ses idéaux plutôt
que coupable à l'égard de ses désirs (inconscients).
On voit ainsi comment l'individu, en tant qu'être social,
s'est transformé. La grande erreur est de penser que
l'individualisme se résume à une conscience accrue de
soi, de penser psychologie ou subjectivité au lieu de
comprendre les changements anthropologiques ayant affecté
le vivant humain."
A lain Ehrenberg
En
rapprochant les pièces de ce puzzle existentiel, on
peut conclure que le Web ne fait que rendre encore plus
difficiles les projets personnels parce qu'il multiplie
les possibilités offertes aux individus, et donc leurs
frustrations, car tout ne peut pas être accompli. Ce
qui devait nous libérer accroît notre mal-être en amplifiant
ses raisons profondes. C'est logique, d'ailleurs : cette
psychologie du désir dont nous sommes prisonniers n'est
rien d'autre qu'une sorte de mise en condition propre
au système qui nous a vu naître. Nous avons été transformés
en machines à désirer, en consommateurs dociles, frénétiques
dans l'action et l'achat, tout en étant convaincus de
notre originalité et de notre libre-arbitre. Nous sommes
formatés par la société de consommation (et par sa culture)
comme nos grands-parents ont été formatés par la société
industrielle, qui glorifiait le travail, l'effort et
l'épargne.
"Le
consommateur de la société postmoderne est d'abord quelqu'un
qui est à la recherche de sensations nouvelles et qui
cherche à multiplier les expériences ; sa relation au
monde est d'abord une relation esthétique : il considère
le monde comme un réservoir de sensations - une matrice
d'expériences possibles (…) La carte du monde est dressée
en fonctions des expériences possibles ou réelles."
Zygmunt Bauman
Machines
à désirer, machines à consommer. Consommer du rêve,
de l'éthique, de l'absolu ou consommer du cul, du tiercé
et de la sape, après tout, quelle différence ? En fonction
de notre câblage neuronal, de nos inclinaisons, de notre
histoire personnelle, on ne veut pas les mêmes choses,
dans les mêmes proportions, dans le même ordre. Ça permet
aux malins de se croire au-dessus ou en dehors du système.
Bienheureux les naïfs, les béats, ceux qui pensent qu'il
n'est pas si terrible d'être une machine à désirer.
Bien sûr, ça vaut mieux que d'être de la chair à canon,
le maillon d'un système totalitaire, ou un prolo conditionné
pour aller sagement à l'usine. Bien sûr. La question
reste pourtant entière : que sommes-nous donc, que pouvons-nous
être, une fois retiré l'emballage que l'époque met sur
nous, jusque dans les replis les plus intimes de notre
épithélium ? Pour un athée, c'est une sacrée violence
d'accepter de se voir tout nu, dépourvu de sens et d'essence,
individualité clonée, ancrée dans le monde comme un
Playmobil sur une plaque en lego.
Avec
tout ça, comment tenter d'être heureux ? Où trouver
l'apaisement ? Comment fait-on pour devenir soi-même
? Comment développer une personnalité propre, une conscience
individuelle qui ne soit pas seulement un produit dérivé
de notre socio-génèse ? Pour certains observateurs,
comme le sociologue Zygmunt Bauman (in Le coût humain
de la mondialisation), ce pari ontologique est impossible
à tenir, et le repos interdit :
"Le
mieux est d'empêcher les consommateurs de consacrer
trop d'attention à un même objet, de le désirer trop
longtemps ; il faut qu'ils soient impatients, impétueux
et irritables, qu'on puisse facilement éveiller leurs
désirs et leur faire perdre rapidement leur intérêt
pour un objet déterminé. La culture de la société de
consommation est fondée sur l'oubli, et non sur l'apprentissage.
Quand le désir refuse d'attendre et que l'attente s'est
dépouillée du désir, la capacité de consommation des
consommateurs peut dépasser toutes les limites fixées
par des besoin naturels ou acquis (…) La promesse est
d'autant plus séduisante que le besoin en question est
moins familier ; il est fort divertissant de faire des
expériences dont on n'avait pas la moindre idée, et
les bons consommateurs aiment avant tout s'amuser. Ils
ne sont pas torturés par la satisfaction d'un besoin,
mais ce qui rend pour eux la promesse si séduisante,
ce sont les tourments ressentis à l'idée de désirs nouveaux,
inouïs."
Nous
voici donc condamnés à finir comme des zombies hallucinés,
électrons épileptiques zappant de désir en désir, de
chaîne en chaîne, de site en site. Nous deviendrons
comme les héros de Nirvana,
l'excellent polar SF de Gabriele Salvatore où Christophe
Lambert joue un de ses meilleurs rôles. Nirvana figure
un avenir proche, un Etat policier où le délabrement
écologique et social côtoie l'hyper jouissance des happy
few ayant les moyens de s'exploser les sens dans les
drogues de synthèse, la réalité virtuelle et les expériences
extrêmes.
retour
|