humeur

cyber

Log in

Prozac mon amour

Cyberculture et schizophrénie

Log out

Introduction aux travaux d'Alain Ehrenberg :
Une culture du malheur intime

 

 

Petit pan de mur jaune / Vue de Delft - Vermeer
Le Web, grand accélérateur de frustrations
[part II : Le Web complique la question du désir]
Le Web complique la question du désir


"Boulimique, enfant gâté, va prendre ton Prozac, à chaque jour suffit sa peine, carpe diem, abbaye de Thelem, bouge ton cul !", direz-vous. Moi, de mon temps, on avait un livre aux anniversaires, et une orange à Noël. On allait à Paris une fois tous les dix ans, et j'ai pris l'avion pour la première fois à 37 ans, c'était un charter pour aller en vacances en Tunisie. De quoi te plains-tu au juste ? De tout. C'est pas parce que la vie était merdique qu'il faut se satisfaire qu'elle le soit un peu moins aujourd'hui. Le pouvoir d'achat a augmenté, on vit dans une société de loisirs, d'épanouissement personnel, de tout ce que vous voulez, et nous voilà pourtant angoissés, insatisfaits, effrayés face aux milliards de possibilités que le monde nous offre. Rien que le temps de trier, de choisir, de soupeser, on est morts. Je sais bien que nous ne souffrons pas plus qu'hier, nous souffrons d'autre chose parce que nous postulons l'infini, non pas pour le monde mais pour nous-mêmes. Ayant tué Dieu et déclaré que tout est possible, il nous reste à mettre en application ce passionnant programme, et c'est là que ça coince. On a beau avoir commencé à tout interconnecter, les choses, les êtres et les idées, on n'est pas plus avancé.

Le mal être post moderne est produit par le décalage croissant entre les rêves individuels et leurs possibilités de mise en œuvre compte tenu de la nature du système. Tandis que les aspirations individuelles augmentent sous la pression du milieu (émancipation intellectuelle et sociale, liberté des mœurs, emprise du marketing, culte de la performance et de l'épanouissement, etc.), l'individu se retrouve de plus en plus impuissant face à la machine, comme figé dans l'action. Avant, on avait une passion par vie. Les excentriques en avaient deux ou trois. Au-delà, on devenait un génie, reconnu par son temps ou par la postérité, comme Alexandre Dumas. Plus prosaïquement, l'apprenti savait ce qui l'attendait, et il y aspirait de tout son cœur. Il ferait son Tour de France, produirait son chef d'œuvre, puis s'installerait pour vivre de son art, la menuiserie, la chaudronnerie, la pâtisserie. C'était simple, on pouvait s'en contenter, y'avait même pas mal de bénéfices narcissiques, ça suffisait, vos voisins, vos pairs reconnaissaient votre talent et votre utilité sociale. Et en mourant, on n'avait que deux ou trois regrets, quelques remords. Une maîtresse négligée, Venise pas vue, Proust pas relu. Aujourd'hui, on meurt presque toujours en ayant l'horrible impression d'avoir raté sa vie, d'être passé à côté du truc. Pour exister, pour avoir l'impression de profiter de l'existence, faut se lever de bonne heure. L'abîme se creuse, je vous dis.

Dans l'ancien monde, dans l'antiquité informatique, vers l'an 100 B.W (Before Web), il fallait être un génie pour pâtir des choix qu'impose l'existence. Seuls les êtres d'exception savaient qu'il leur faudrait souffrir mille renoncements pour accomplir un bout, et un bout seulement, de leur destin. Proust décrit ce genre de dilemme avec beaucoup de beauté, lorsqu'il raconte la mort de Bergotte, cet écrivain qui meurt dans un musée, en contemplant La vue de Delft de Vermeer : "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurai fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune" (Proust in La prisonnière). Le narrateur expose alors l'arbitrage déchirant que doit opérer chaque artiste, entre sa vie et son œuvre : "Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné la première pour le second". Aujourd'hui, nous sommes tous comme Bergotte, toujours prêts de succomber au malaise provoqué par l'obligation de trancher, de faire des choix entre les différentes vies que nous pourrions - que nous aurions pu - mener.

En fait, plus largement, cette humeur dépressive à laquelle nous incline le Web les mauvais jours révèle une facette importante de la psychologie contemporaine. Cette société de frustration dans laquelle nous vivons repose sur de nombreux ressorts, présents dans le monde du travail, l'éducation, les loisirs, la vie culturelle, l'intimité, partout. Le Web semble être le dispositif ultime d'une socio-structure fondée sur la castration et l'abaissement de l'individu. Pensez au décalage entre la sur-valorisation des enfants et la violence à laquelle le jeune adulte doit faire face pour prendre une (petite) place dans la société (cf. notre article sur les adulescents). Pensez à l'orchestration du manque par les multinationales et les publicitaires. Voyez l'émulation omniprésente, les stratégies de différenciation mimétique auxquelles nous nous plions, les mille commandes que nous acceptons de suivre, pour cent que nous rejetons, contents et fiers de notre prétendu libre arbitre. Il faut être beau, désirable, bien sapé, bon amant ou bonne maîtresse - quelle que soit la norme sexuelle qu'on s'est choisi, et qui importe peu, finalement, par rapport à la pression subie uniformément par les individus. Il faut aussi gagner sa vie, sans la perdre, être éthique tout en se donnant les moyens d'accéder à une certaine position, être cultivé et informé, être drôle et perspicace, connaître le monde, vivre des trucs un peu hors du commun, etc. Comment y arriver ? Personne n'y arrive, bien sûr, mais beaucoup essaient.

"La dépression s'impose progressivement avec le basculement dans une société organisée par l'initiative individuelle (il s'agit d'agir par soi-même plus que d'obéir), le choix total (sur le mode : tous les styles de vie se valent), la propriété quasi complète de son propre corps. Nous valorisons le choix, la décision, l'autonomie, l'action. La dépression correspond, pourrait-on dire, à un horizon d'attentes. Son succès tient au fait que c'est une pathologie de la grandeur: c'est la valeur que l'on s'accorde et que l'on nous accorde qui est en jeu, l'estime de soi. La dépression désigne un style d'individu insuffisant à l'égard de ses idéaux plutôt que coupable à l'égard de ses désirs (inconscients). On voit ainsi comment l'individu, en tant qu'être social, s'est transformé. La grande erreur est de penser que l'individualisme se résume à une conscience accrue de soi, de penser psychologie ou subjectivité au lieu de comprendre les changements anthropologiques ayant affecté le vivant humain."
A lain Ehrenberg

En rapprochant les pièces de ce puzzle existentiel, on peut conclure que le Web ne fait que rendre encore plus difficiles les projets personnels parce qu'il multiplie les possibilités offertes aux individus, et donc leurs frustrations, car tout ne peut pas être accompli. Ce qui devait nous libérer accroît notre mal-être en amplifiant ses raisons profondes. C'est logique, d'ailleurs : cette psychologie du désir dont nous sommes prisonniers n'est rien d'autre qu'une sorte de mise en condition propre au système qui nous a vu naître. Nous avons été transformés en machines à désirer, en consommateurs dociles, frénétiques dans l'action et l'achat, tout en étant convaincus de notre originalité et de notre libre-arbitre. Nous sommes formatés par la société de consommation (et par sa culture) comme nos grands-parents ont été formatés par la société industrielle, qui glorifiait le travail, l'effort et l'épargne.

"Le consommateur de la société postmoderne est d'abord quelqu'un qui est à la recherche de sensations nouvelles et qui cherche à multiplier les expériences ; sa relation au monde est d'abord une relation esthétique : il considère le monde comme un réservoir de sensations - une matrice d'expériences possibles (…) La carte du monde est dressée en fonctions des expériences possibles ou réelles."
Zygmunt Bauman

Machines à désirer, machines à consommer. Consommer du rêve, de l'éthique, de l'absolu ou consommer du cul, du tiercé et de la sape, après tout, quelle différence ? En fonction de notre câblage neuronal, de nos inclinaisons, de notre histoire personnelle, on ne veut pas les mêmes choses, dans les mêmes proportions, dans le même ordre. Ça permet aux malins de se croire au-dessus ou en dehors du système. Bienheureux les naïfs, les béats, ceux qui pensent qu'il n'est pas si terrible d'être une machine à désirer. Bien sûr, ça vaut mieux que d'être de la chair à canon, le maillon d'un système totalitaire, ou un prolo conditionné pour aller sagement à l'usine. Bien sûr. La question reste pourtant entière : que sommes-nous donc, que pouvons-nous être, une fois retiré l'emballage que l'époque met sur nous, jusque dans les replis les plus intimes de notre épithélium ? Pour un athée, c'est une sacrée violence d'accepter de se voir tout nu, dépourvu de sens et d'essence, individualité clonée, ancrée dans le monde comme un Playmobil sur une plaque en lego.

Avec tout ça, comment tenter d'être heureux ? Où trouver l'apaisement ? Comment fait-on pour devenir soi-même ? Comment développer une personnalité propre, une conscience individuelle qui ne soit pas seulement un produit dérivé de notre socio-génèse ? Pour certains observateurs, comme le sociologue Zygmunt Bauman (in Le coût humain de la mondialisation), ce pari ontologique est impossible à tenir, et le repos interdit :

"Le mieux est d'empêcher les consommateurs de consacrer trop d'attention à un même objet, de le désirer trop longtemps ; il faut qu'ils soient impatients, impétueux et irritables, qu'on puisse facilement éveiller leurs désirs et leur faire perdre rapidement leur intérêt pour un objet déterminé. La culture de la société de consommation est fondée sur l'oubli, et non sur l'apprentissage. Quand le désir refuse d'attendre et que l'attente s'est dépouillée du désir, la capacité de consommation des consommateurs peut dépasser toutes les limites fixées par des besoin naturels ou acquis (…) La promesse est d'autant plus séduisante que le besoin en question est moins familier ; il est fort divertissant de faire des expériences dont on n'avait pas la moindre idée, et les bons consommateurs aiment avant tout s'amuser. Ils ne sont pas torturés par la satisfaction d'un besoin, mais ce qui rend pour eux la promesse si séduisante, ce sont les tourments ressentis à l'idée de désirs nouveaux, inouïs."

Nous voici donc condamnés à finir comme des zombies hallucinés, électrons épileptiques zappant de désir en désir, de chaîne en chaîne, de site en site. Nous deviendrons comme les héros de Nirvana, l'excellent polar SF de Gabriele Salvatore où Christophe Lambert joue un de ses meilleurs rôles. Nirvana figure un avenir proche, un Etat policier où le délabrement écologique et social côtoie l'hyper jouissance des happy few ayant les moyens de s'exploser les sens dans les drogues de synthèse, la réalité virtuelle et les expériences extrêmes.

retour

édiTARD

Plumes

Mp3

Jeux video

Interviews

Blog

Forum